‹ Le roman réaliste au XVIIe siècleChapitre 115 sur 188 · Les trésoriers de l'Épargne · texte numérisé non relu

Les trésoriers de l'Épargne

remuent le ciel et la terre pour en avoir autant. Et parce qu'elles n'ont pas toutes les reins assez solides pour porter une si excessive dépense, elles tombent quelquefois à l'envers.... » Ce mal-là est de tous les temps. Ce qui est plus particulier au commencement du XVII® siècle, c'est le curieux réveil du sentiment religieux qui s'est traduit, on le sait, par la création d'ordres nouveaux et par tant de fondations pieuses. On trouverait dans le Roman saiyrique des signes singuliers de cette dévotion, poussée, au moins dans le peuple, jusqu'à la superstition et au fanatisme : apparitions miraculeuses , adoration délirante de certains apôtres. Pour tel de ces frères prêcheurs, « on baisait les pas par où il marchait ; quand il voulait cracher, comme à la vérité il était grand cracheur, on tendait son mouchoir afin qu'il crachât dedans. On lui coupait des morceaux de sa robe pour en faire des reliques ^ ». Lannel laisse assez voir qu'il n'approuve guère de telles démonstrations ; sa foi est solide, raisonnable et fuit tout excès : en un passage qu'il a introduit, à la dernière minute, dans son roman, très peu de jours après l'arrestation de Théophile, il a tenu à dire son mot sur cette retentissante affaire, et son opinion est modérée, au moins pour le temps : si « Aime- Dieu » est athée, il mérite tous les supplices, mais il peut bien se faire qu'il soit innocent, « car les hommes vertueux et pleins de mérite ne sont pas exempts de la calomnie et de la persécution des méchants * ».

Des remarques de cet ordre sont assez rares dans le Roman saiyrique. Ce roman est aristocratique. Le « seigneur du Chaintreau et du

Chambort» n'était sans doute que d'assez, petite noblesse, mais il affecte de ne s'intéresser qu'aux aventures et aux façons de vivre des grands personnages. Il semble avoir emprunté à ses illustres protecteurs leur dédain pour les gens de moyen état, et il ignore aussi bien qu'eux «la populace», puisqu'il se persuade que « d'ordinaire elle ne respire que la sédition ». L'existence des princes dans leurs palais, où tant de témoins importuns, familiers ou serviteurs, les épient du matin au soir, leurs entreprises de guerre ou d'amour, leurs duels, leurs intrigues, leurs alliances, leurs rébellions contre le roi ou contre le favori, les équipées hasardeuses, les combats, les sièges, les déguisements précipités, les fuites nocturnes, les hommes à cheval, dévorant la route, les femmes cahotées dans les lourds carrosses à travers champs, au milieu des patrouilles ennemies ; plus tard, à la suite de quelque trêve précaire, les heures de doux repos, embellies par des souvenirs héroïques, les brillantes assemblées, une promesse qu'on lit dans de beaux yeux, un billet, un nœud de ruban tombés d'une blanche main, un rendez-vous plein de périls au sortir d'un ballet de la Cour, voilà ce que Jean de Lannel aime à peindre, et ce qu'il peint, un peu confusément sans doute, mais non sans vigueur. Ces « accidents de fortune et d'amour » peuvent rappeler les Amadis ^ : entre le gouvernement d'Henri IV et celui du Grand Cardinal il n'y avait qu'à regarder autour de soi, à un certain niveau, pour en recueillir. Tout le romanesque alors était dans la vie.

A ces tableaux les ombres ne manquent pas :

au milieu de ces brillants cavaliers, brouillons,

1. H. Kôrting, Geschichle des franzôsischen Romans^ t. II p. 129.

querelleurs, qui ne mettent pas toujours leur épée au service des meilleures causes, mais qui sont braves et généreux, on voit passer des gentilshommes suspects, honnêtes courtiers de galanteries princières, des esprits faibles, dupes des sorciers et des guérisseurs, des gloutons comme ce Gastrimargue qu'on voit toujours à table, « parmi les ragoûts, les grillades et les saupiquets», plus répugnant que le Gnathon de La Bruyère i, des vicieux qui cachent à peine leurs mœurs honteuses, comme le duc de Gossentrdc . ou le marquis d'Argentuare. Les dames les plus sensibles aux courtoises façons et à l'art de bien dire attendent de l'amour des satisfactions plus positives. Leur délicatesse s'arrête aux préliminaires : elles se comportent dans la suite avec une désinvolture que rien n'effraie. La reine de Regnàut-Ghanfort n'épargne rien pour que ses amants la quittent satisfaits. Elle proportionne à la qualité de leurs services les effets de sa reconnaissance : Ennemidor reçoit d'elle, en une fois, cinq cents écus d'or. A défaut de ces libérantes, vraiment royales, d'autres ont, pour retenir les amoureux, les poudres, les filtres, les sortilèges : la sensualité les jette dans toutes sortes de « curiosités contraires aux lois divines ». Pour chacune, le plus cher devoir est de préserver sa beauté : dans le hasard des aventures, elles n'oublient pas d'emporter avec elles les eaux précieuses qui donnent de l'éclat au teint, qui empêchent les cheveux de blanchir. De Lannel tient d'elles ces recettes, et il les a recopiées tout au long dans son livre. Une vertu inattaquable, comme celle de la duchesse de Gonzanvert, est dans ce monde excep-

tionnelle ; c'est par miracle que Filatée, héroïne du roman, arrive intacte aux mains de son époux, encore sa pudeur a-t-elle subi bien des atteintes. 11 est naturel qu'en un tel milieu on compte pout peu de chose les liens que l'Église a consacrés ; on se prend, on se quitte avec une égale liberté : rien de plus commun que les « démariages «.en Galatie, et l'on prévoit « qu'avec le temps on n'épousera plus les femmes, on les louera seulement, comme on fait les servantes, jusques à ce qu'on en soit las ^ ». L'on pourrait citer dans le Roman satyrique des passages d'un réalisme poignant : tel cet épisode où, pour guérir Ennemidor d'une passion à laquelle elle ne veut ni ne peut répondre, la duchesse de Gonzanvert se découvre hardiment à ses yeux, lui fait voir ses genoux sanglants, son corps décharné que la mort a déjà marqué de son empreinte ^. Il en est d'autres d'un réalisme effroyable, comme celui où Ennemidor, assistant à l'autopsie du cadavre de la duchesse, tire une étrange leçon du spectacle de cette pauvre chair, jadis charmante, mûre maintenant pour le tombeau ^. Mais le plus remarquable mérite de Jean de Lannel, c'est d'avoir, au temps même où s'achevait VAsirée, ébauché, avec une franchise souvent brutale *, une image très peu flattée de cette aristocratie dont D'Urfé ne traduisait que les aspirations passagères et les nobles apparences. Sans aucun doute il a

4. Cette franchise a dû choquer certains lecteurs. En 1625, De Lannel a cru rendre les allusions moins vives en transportant son roman de la « Galatie » dans les Indes, en changeant tous les noms de lieux et de personnes. Sorel a protesté {Berger extravagant^ t. II, p. 119-121) contre ces dénominations devenues tout à fait barbares.

noirci les couleurs, trop appuyé sur les côtés les plus fâcheux, trop généralisé des vices accidentels. Mais il ne paraît pas qu'il Tait fait de dessein prémédité. Ce titre de saiyrique qu'il donnait à son roman voulait avertir seulement qu'aucune vérité ne lui ferait peur ; l'on peut dire qu'à cepointdevue il a tenu plus qu'il n'annonçait. Il est grand dom mage que Lannel, encore plus que Charles Sorel, manque de style et manque d'art : mieux écrit et moins confus, son livre, pour l'étude des mœurs, compléterait heureusement le Francion,

Entre les deux se place naturellement la Chrysoliie d'André Mareschal, qui met en scène un monde intermédiaire entre la bourgeoisie et la haute noblesse ^.

La préface de ce livre est pleine de promesses. L'auteur constate qu'on a peine à trouver dans les romans quelque chose de vraisemblable et qui puisse se rapporter aux mœurs des hommes et au véritable cours du temps. Ils ne sont pleins que ((de piperies, de mensonges et d'impossibilités» et ne peuvent entraîner ceux qui les lisent qu'en « des imaginations éloignées du sens commun ». (( J'ai voulu, ajoute-t-il, réduire à notre portée ce faste menteur et cet orgueil qui ne sert que pour faire une pompe au-dessus des nues.»

Pour contenter tous les lecteurs, il a dû introduire dans son histoire, à l'intention des amateurs d'illustres aventures, (( les amours de la princesse Hélione dans l'île de Lotoa, les factions en la Céphalonie » ; mais, en dehors de cette concession, qui lui a coûté, il n'a rien voulu mettre (( qu'un homme

1. La Chnjsolile ou le Secret des Romans, par le sieur Mareschal, Paris, T. du Bray, 1627, in-8. Réédition en 1634.

ne pût faire». « Je me suis tenu dedans les termes d'une vie privée... et je ne me suis servi de l'Antiquité que pour donner une couleur étrangère au bien ou au mal de notre temps. »

On peut espérer beaucoup, après des déclarations aussi catégoriques : mais le livre ne donne guère ce qu'on attend.

Ce n'est pas que la transposition antique nous gêne : il est trop aisé de voir qu'Athènes est Paris, et l'Aéropage, le Parlement. Mais, sur le monde où Mareschal nous transporte, qui est celui de la petite noblesse, de la robe et de la finance, nous n'apprenons que fort peu de chose. Presque rien sur les sentiments ou sur les idées, rien qui caractérise les conditions. Quelques plaisanteries, déjà bien vieilles, sur l'ignorance des médecins *, une protestation, aussi peu nouvelle ^, contre la tyrannie des pères qui, pour des raisons d'économie, jettent, malgré elles, leurs filles dans la vie religieuse ; une attaque contre les réformés ^ ; une autre contre les Jésuites, désignés sous le nom de Déliens * : voilà, à peu près, tout ce qu'on remarque.

Reste la psychologie. On en a trop vanté la délicatesse ^. Que voit-on dans la longue histoire des amours de Ghrysolite et de Clytiman? Le jeu déconcertant d'une coquette, trop fêtée, trop adulée, qui se sent d'abord portée vers un jeune cavalier par une particulière sympathie, qui a même l'air de l'aimer, tant que son père contrarie son inclination, qui ensuite ne veut plus de lui, quand elle se trouve

2. Cf. G. Reynier, le Roman scnlimenlal avant VAslrce^ p. 296 et suiv.

5. Kôriing, op. cit., t. JT, p. 134, et Kûchler, Arch. H., 1909.

libre de disposer de sa main ; qui, après Tavoir repoussé, le regrette, Tattire encore, puis le décourage, semble porter tour à tour sa préférence sur trois ou quatre autres prétendants, et voit enfin se flétrir sa précieuse beauté, avant d'en avoir fait don à personne. Cette sorte de coquetterie est assez élémentaire : la vanité, l'inconséquence et l'esprit de contradiction en expliquent suffisamment les brusques caprices,

Clytiman intéresserait davantage. Il s'en faut qu'il soit un amoureux novice : il a aimé, dès l'âge de seize ans, la mélancolique Célestine, puis Phylistée, puis Hélione, puis la souriante Rosine ; fort de son expérience et fier de ses succès, il s'efforce autant qu'il peut de se dérober à une sujétion qu'il pressent douloureuse. Même pris, il se débat ; son orgueil d'homme à bonnes fortunes se révolte contre d'inexplicables dédains ; lorsqu'il est sûr que sa maîtresse ne se guérira jamais de son inconstance, il travaille courageusement à arracher de son cœur un sentiment qui l'humilie.

Ce conflit de deux êtres comblés tous deux par la fortune et qui ne réussissent qu'à se rendre malheureux, Mareschal l'a étudié d'une façon par trop superficielle, il l'a noyé dans une intrigue surchargée d'incidents, encombrée de médiocres comparses. Il n'a même pas lé mérite de l'avoir imaginé. Il s'est contenté d'arranger un peu une histoire qui avait fait quelque bruit à Paris parce que des familles assez en vue s'y trouvaient intéressées. Chrysolite était Mlle Hotman, fille de ce fastueux trésorier de l'épargne qu'on avait vu se rendre avec un train de prince à sa maison des champs, cinquante cava^ liers lui faisant escorte. Clytiman était M. du Troachet. On est même tenté de croire que, si l'auteur

2i2 LE ROMAN RÉALISTE AU XVII® SIÈCLE.

û tant multiplié les personnages, c'était pour offrir une plus ample matière à la curiosité et à la malignité du public. Une clef a été imprimée et jointe au volume, à l'usage des lecteurs peu perspicaces qui n'auraient pas reconnu, par exemple, en Polemoferon Fontenay-Coup d'épée et même en Entragonie jeune d'Entragues. On ne' peut considérer la Chrysolite que comme un modèle plus développé de ces « nouvelles galantes » ou « histoires de ce temps» dont on avait tant vu au commencement du siècle et qui ne devaient pas manquer non plus à la fin.

Le Page disgracié du poète Tristan l'Hermite^ est moins, lui, un roman à clef qu'une autobiographie discrètement ornée, qu'une suite, trop vite interrompue, de souvenirs de jeunesse.

« En cet ouvrage, affirmait l'éditeur de 1667, il s'est voulu peindre soi-même et représenter avec la vivacité de son esprit..., les avantages de sa naissance et les malheurs de sa fortune.» «Je n'écris pas, dit Tristan lui-même dans le premier chapitre, je n'écris pas un poème illustre, où je me veuille introduire comme un héros.... On ne verra point ici une peinture qui soit flattée : c'est une fidèle copie d'un lamentable original ; c'est comme une réflexion de miroir.»

Ces déclarations sont plus exactes qu'on ne pourrait le croire : sauf sur quelques dates, M. Bernardin, le savant biographe de Tristan *, a constaté,

1. Le Page disgracié^ où Von voit de vifs caractères d'hommes de tous tempéraments et de toutes professions^ par M. de Tristan, Paris, T. Quinet, 1643, 2 voL in-8. On ne connaît qu'une réédition, Jelle de Paris, 1667, accompagnée d'une Clef des personnages^ par cean-Baptisté l'Hermite.

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