‹ Le roman réaliste au XVIIe siècleChapitre 119 sur 188 · I, ch. X et XI · texte numérisé non relu

I, ch. X et XI

bon érudit De Sainte-Marthe, vieillard presque centenaire, dont le corps est encore droit, la jambe solide, qui garde, sous les cheveux aussi blancs que la neige, « lés yeux vifs et clairs, la bouche belle et vermeille » : il lit sans lunettes la lettre de recommandation que lui remet le jeune page ; il le regarde un moment pour voir si sa physionomie est engageante, puis il lui dit, en souriant, « ce qu'on écrit que Socrate dit autrefois à quelque enfant qu'on lui présenta : « Mon petit mignon, parle afin que je te connaisse.... Dis-moi qui tu es, et ce qui t'oblige à souhaiter d'être à moi. » Il l'encourage, il l'écoute avec une bienveillance d'aïeul et, lorsqu'il a fini de parler, il lui presse le visage de ses mains pour le caresser ^. Qui ne sent le charme de cette scène et ce que le souvenir de Socrate, introduit si à propos, y ajoute de saveur et de vérité?

Il n'est guère de tableau, si sobre, si resserré qu'il soit, où quelque détail n'impose brusquement la vision de la réalité. Pendant le siège de Clérac, en résistant à une sortie, un seigneur est frappé d'une balle dans le haut du front et tombe raide mort. Il est à peine à terre que ses soldats se jettent sur son corps pour le iouiller et le dépouiller : (( Ce qui fut fait en si peu de temps que les chefs qui accoururent en cet endroit n'y purent mettre d^ordre. Ce pauvre gentilhomme avait une perruque qui se perdit dans cette foule, de sorte qu^il demeura nu et la îêîe toute rase, qui était un objet très épouvantable à voir ^. »

S'il était possible de citer le passage vraiment répugnant où le page doit se défendre contre les caresses coupéeî^^ de hoquets d'une Anglaise prise

de vin, Ton verrait que notre auteur ne recule pas, quand il faut, devant les termes les plus forts ^ Mais il a généralement le goût assez sûr pour écarter les grossièretés inutiles.

Ce qui lui plaît le plus, ce sont les tours ingénieux, les menues friponneries picaresques : il les raconte avec une verve, un entrain, et, même quand il en a été la victime, avec une bonne humeur, qui enchantent. Rien de plus agréablement présenté que l'aventure du jeune Tristan envoyant, sans s'en douter, un camarade, déjà grand garçon et qui portait Tépée, se faire fouetter à sa place *. Enchaînant Faction, marquant bien les temps de la comédie, il reconstitue plaisamment la fourberie d'un Polonais au bonnet de fourrure et de deux compères qui lui ont escroqué, près de Rouen, quatre cents écus en faisant apparaître, toujours à propos, l'as de cœur ^. Le ton ingénu du récit rend à merveille la candeur du novice ; le dénouement ne se laisse pas trop prévoir : cela est moins pétillant d'esprit, mais aussi naturel que le délicieux chapitre des Mémoires de Grammont\ où le chevalier se mesure avec le petit Suisse au chapeau pointu *.

Cette manière aisée et déjà sûre fait surtout penser à Gil Blas, Le rapprochement a été indiqué ^ et il s'impose. On peut même remarquer que, comme fera Lesage, Tristan laisse volontiers tomber, à la fin d'une anecdote, une réflexion courte, pas très profonde, mais sans prétention, qui en dégage discrètement là morale : « Ce n'est pas un

art inutile que celui de se faire aimer » ; « Les '

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