La Fouine de Séuilley ch. vii
2, Guzman (VAlfarachc, I" partie, liv. I, ch. m.
quand sa fortune est meilleure, c'est dans Taristocratique faubourg du Prado qu'il va chercher aventure. — Sur les routes, on note les étapes, les relais et même quelquefois on retient quelques aspects du paysage. Marcos de Obregon s'arrête, près de Malaga, pour admirer le bleu pur de la mer, la riche plaine où orangers et citronniers donnent, toute Tannée, des fleurs et des fruits. En longeant le Guadalquivir, Guzman remarque la beauté de ses rives : « L'été était venu, le moi de mai finissait; tout riait sur la terre.... Les vignes de Gelves et de Saint- Jean d'Alfarache verdissaient sur les coteaux. » Il n'est guère d'épisode qui n'ait ainsi son décor.
Quant à ces épisodes eux-mêmes, on a pu voir déjà quel en est le caractère. Laissons de côté les traits de bas réalisme : omelettes d'œufs couvés que les dîneurs furieux apphquent sur la face de l'hôtelière; Guzman visité dans sa chambre d'aub3rge par une ânesse qu'il prend pour la servante, ou renversé par un porc dans un bourbier ; farces nauséabondes dans le Buscon, histoires de tinettes et de bassins ; dans Obregon, des repas de tripes mal lavées, des galeux dont les plaies « distillent comme un alambic » , la vermine qui ronge un pendu tombant sur le visage d'un voyageur endormi. C^s horreurs restent malheureusement dans la mémoire, et l'on est tenté de leur attribuer plus d'importance qu'elles n'en ont. Elles tiennent, en somme, assez peu de place : ce sont des morceaux à effet qui sans doute ont fait rire autrefois. Il ne faut pas chercher de vérité dans ces amusements d'une imagination grossière. C?la mis en dehors, dans le choix des personnages et des aventures paraît très visiblement l'intention de faire voir que la vérité,
quelle qu'elle soit^ a son prix. « J*ai voulu prendre, disait Aleman, une matière basse et ravalée ^. » Lui et ses imitateurs ont suivi à dessein le cours d'existences très médiocres, qu'aucun idéal n'éclaire, durement asservies aux nécessités quotidiennes, pour protester, à leur manière, contre les simplifications excessives de la littérature d'illusion où toute vie était traduite en beauté. Leurs héros affamés, d'un individualisme étroit et vulgaire, ne rêvant rien de plus beau qu'un pâté copieux et qu'une outre de vin noir, forment un contraste parfait avec les généreux paladins et les amoureux extasiés de la chevalerie, — et mis en face de l'hidalgo râpé, solennel et stoïque, ils représentent bien, avec lui, les deux faces les plus caractéristiques de la société espagnole de ce temps. -
Le monde-, au travers duquel ils évoluent et dont ils n'ignorent pas les misères secrètes, ils le décrivent avec une verve très pittoresque, avec une clairvoyance maligne et désabusée. Ainsi défilent sous nos yeux presque toutes les classes et toutes les catégories : maigres valets de pauvres ménages, domesticité des palais où l'on dissipe et l'on vole du premier au dernier rang de la hiérarchie, hôteliers insolents qui rançonnent le voyageur, Giianos marchant par troupes, fiers de leur indépendance et de leurs institutions très anciennes, corporations de mendiants et confréries de larrons, escrocs travaillant pour leur compte, charlatans, faux soldats, faux ermites, toute la bohème effrontée et pillarde des grands chemins ; — audessus, les marchands, les usuriers, les banquiers génois, « ces antéchrists des finances espagnoles »,
1, Guzman d^AlfarachCi II« partie, Uy. I, ch. t.
CARACTERES GENERAUX DU ROMAN PICARESiJUE. 47
qui, « prévoyant que leur conscience serait pour eux une compagne incommode, se sont arrangés pour la laisser là, en naissant, avec le cordon ombilical^»; — puis les ecclésiastiques, qui sont traités d'une façon assez cavalière, avec une liberté qui étonne ', les étudiants, représentés dans le cadre amusant de la vie universitaire, misérable et joyeuse, où se maintiennent de si curieuses traditions ; les poètes, les comédiens ; les brillants seigneurs de la cour, hautains et présomptueux, « petits demidieux», qui «mettent la main, sans cérémonie, sur tout ce qui se trouve à leur portée » ; les gentilshommes gueux, dédaigneux des travaux serviles, qui n'ont pas toujours de bas ni de chemises, mais qui, sous la vaste cape et le collet amidonné, conservent encore quelque apparence de grandeur.
A ces tableaux des conditions s'ajoutent maintes observations sur l'organisation sociale. Le mérite sans appui ne mène à rien : tous les talents du monde ne valent pas l'intervention d'une blanchisseuse dont la fille est amie de la sœur d'un moine confesseur d'une dame religieuse parente d'un corrégidor 2. Les consciences des magistrats sont à vendre. Le riche est toujours sûr d'avoir raison, parce qu'il a «le juge pour père et le greffier pour compère^». « La justice est une machine qui crie si on ne la graisse^.» «Un ducat à deux têtes éclaire de joie la face triste du procureur ^. » Les alguazils « s'entendent avec les vagabonds et les pipëurs «». Les archers et les sergents sont « des canailles sans