Paris, 1635, in
4« Dans les Jeù^ de l'inconnu, Paris, 1630, in-8, p. 59-120.
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gaule en guise de pique et déclamant d'un air furieux une tirade en patois gascon.
On a vu qu'en ce temps on s'amusait volontiers de la folie : le gentilhomme s'empresse de donner asile au bravache de comédie et à la femme furieuse.
Il ne tire pas de celle-là tout l'agrément qu'il en attendait : la voir s'élever de terre et rester suspendue en l'air sans aucun artifice humain, rire des vains efforts d'un ermite qui essaie de l'exorciser sont des divertissements dont on so lasse. Le Gascon, au contraire, est une source intarissable de gaieté. Il n'est fou qu'en apparence : ses absurdes simagrées ne sont que des moyens d'attirer sur lui l'attention ; lorsqu'on lui a offert la table et le gîte, il continue à bouffonner, parce que c'est une façon de payer son écot ; mais à qui le connaît mieux \\ laisse deviner sous ce masque un esprit assez malicieux, une raison mûrie et désabusée. De confidence en confidence, il en arrive à raconter à son hôte toute la suite de sa vie : ce récit remplit la meilleure partie du livre; il est aisé de l'isoler du singulier prologue qui le prépare et de quelques médiocres incidents qui le coupent.
Le début de l'histoire est un amusant mélange de glorieuses hâbleries et d'aveux candides. Notre Gascon se donne pour le descendant d'une très illustre famille : mais il ne reste plus de trace du manoir de ses pères, et le seul parent qui ait consenti à le reconnaître est un pauvre vigneron. S'il s'est résigné à entrer au service d'un seigneur, c'est pour se rapprocher d'une demoiselle qu^il aimait ; mais Ton devine que son emploi n'a pas été tout à fait digne de sa naissance et qu'on l'a cruellement velégué dans le département des écuries. Emporté
par la générosité de son âme, il s*est risqué à une déclaration, qui a dû être fort éloquente, mais dont Teffet inanaédiat a été de le faire chasser^ avec accQmpagnement d'étrivières.
Le dos meurtri, fier cependant dan? sa disgrâce, il part alors bravement à la conquête du monde. Il n'a dans sa pochette que sept quarts d'écu, mais il est bien décidé à ne pas déchoir : « Je me résolus, dit-il, à périr plutôt que de descendre plus bas....» Ce bel orgueil ne tarde pas à s'user dans les dures épreuves de la vie.
Il se dirige tout droit vers Paris, avec Tespo^'r d'y entrer dans le régiment des gardes, où ne nianquent pas les braves de sa province, «gens qui seulement de leur ombre étonnent tout l'univers ». Mais bien avant d'arriver à Poitiers, il a épuisé son maigre pécule. Il a faim : il renonce donc aux grands mots, aux grands sentiments, aux chimères, viande creuse ; il est heureux de retrouver ce qu'il y a toujours, sous l'emphase du méridional, de présence d'esprit et d'ingéniosité pratique. Un homme du Nord eût bien été forcé de s'adapter, lui aussi, aux circonstances : il l'eût fait moins vite et de moins bonne humei r.
Ne pouvant plus compter que sur son industrie il invente, il combine, il s'évertue, et il réussit à vivre. Il gagne d'abord quelquç argent à distribuer dans les villages des lettres fabriquées par lui et dont il se fait payer le port. Cet artifice usé, il fait le sorcier et l'astrologue : il reçoit dans une chambre d'auberge bon nombre de dames curieuses, il leur révèle leur avenir et même quelquefois il leur rappelle leur passé, quand il a été ren&eigné par leurs servantes.
Plus tard, s'étànt associé à une fille, non moins
bonne comédienne que lui, il exploite le zèle de «ceux de la Religion», c'est-à-dire. des réformés. Ils se présentent tous deux, avec un maintien modeste, dans les bourgs où doit avoir lieu le prêche : sa complice va trouver le ministre, à la fm du sermon, et Tapitoie en se donnant pour la femme d'un gentilhomme qui a perdu tous ses biens dans Tincendie de Privas. « Ces gens, remarque le Gascon, ont bien plus de charité les uns pour les autres que les catholiques romains ; nous ne passions guère par un endroit dont nous n'eussions un écu et davantage.»
Ailleurs, s'annonçant comme un auteur de marque, il s'installe dans la boutique d'un libraire et entre en rapports avec les beaux esprits du lieu ; les jeunes gens recherchent sa société et lui commandent pour leurs maîtresses des stances ou des sonnets, qu'il leur livre moyennant finances, transcrits sur beau papier doré.
Gomme en toute vie picaresque, de fâcheux coups du hasard viennent rompre parfois le cours de sa fortune. A Poitiers, il a une querelle avec des écoliers, et on le met en prison. En Bretagne, ayant trouvé une situation honorable, il la perd par une intrigue de femmes. Et, chaque fois, sa moralité baisse avec sa chance. Dans un moment de grande misère,-il se résigne sans effort à vivre aux dépens de la cabaretière qui le loge. Elle avait déjà, outre son mari, deux autres amants : « Elle me pria de les souffrir avec moi, sous promesse toutefois que je serais le plus près du cœur.... Je vivais avec eux sans jalousie et, pourvu que j'en retirasse mes pièces, le reste m'était indifférent. L'argent que je donnais d'une main à Thôte pour ma dépense, je le reprenais dans le cabinet de Thôtesse.»
Quelques semaines après, on le retrouve dans une situation presque brillante : il a ouvert une école, ses élèves le respectent « coname s'il eût été un prince allemand », et les parents le portent aux nues parce qu'il est toujours de leur avis, complimenteur à souhait, indulgent ou sévère à leur gré. On le reçoit dans la bonne société, il fait le galant avec les dames, « parle phébus et périphrase » et éclipse tous ses rivaux.
Puis, de nouveau, son étoile pâlit. Des jaloux l'attirent dans un guet-apens, où il est étrillé de main de maître. Une dénonciation calomnieuse le f^it enfermer pour longtemps dans un noir cachot. Il en sort amaigri, sans argent, suspect à tous. Après avoir erré encore par les chemins, il trouve un abri dans la maison d'un gentilhomme ; il gagne même le cœur d'une de ses filles et, ayant reçu d'elle des preuves significatives de sa préférence, il peut espérer qu'un riche mariage va fixer enfin sa destinée. Mais la demoiselle a une sœur : une déplorable erreur lui fait prendre l'une pour l'autre dans la nuit, et cela fait un si beau scandale qu'il est forcé de s'enfuir précipitamment, pousuivi par le fouet d'un valet de ferme, enveloppé, pour tout vêtement, dans une chemise de femme.
La dernière de ses aventures est la plus intéressante, parce qu'elle nous transporte dans une compagnie de ces comédiens nomades que nous allons bientôt retrouver dans le Roman comique de Scarron.
Le Gascon est en train de faire le charlatan dans une assez grande ville, et ses affaires vont pour le mieux, lorsqu'il voit arriver avec leur bagage une troupe d'acteurs réputés. Jugeant la concurrence impossible, il congédie son apprenti chirurgien et
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•îjS LE ROMAN RÉALISTE AU XYII^ SIÈCLE.
son joueur de violon et s'en va demander à la troupe comique de lui accorder un emploi.
Toute la ville s'anime dans l'attente des .plaisirs qui se préparent : les échevins et les officiers de justice insistent pour qu'on leur donne une tragédie des plus nouvelles, et on leur promet la Lucrèce violée, H cette incomparable pièce de Chevreau ». On colle les afCches, on dresse le théâtre dans un jeu de paume. Les premières représentations font salle comble, et notre aventurier s'y fait tant applaudir que ses camarades lui ofTrent sans plus de retard le titre de premier amoureux. C'est lui qui désormais, sous l'aimable nom de Lyzamor, aura le privilège de la tendresse et des sentiments héroïques : ce rôle lui plaît d'autant mieux que Marotte, qui joue les princesses, lui paraît tous les jours plus charmante. 11 finit par lui débiter ses galantes tirades avec une chaleur de conviction qui enchante le public et dont la belle est touchée. Marotte est fille de comédiens, et ses parents veillent sur elle avec un sentiment de l'honneur devenu rare à Paris chez les gens de leur profession, mais qui se maintenait encore, paralt-il, dans les troupes de campagne. Une (ois pourtant il réussit à s'introduire en cachette dans sa chambre : il l'y voit bien différente de ce qu'elle était sur le théâtre, dépouillée tours, les lèvres décolorées, le teint blême, écaillée, gâtée par les fards. Son saisisse- :t si fort qu'il ne trouve rien à dire : il e, il quitte la compagnie et reprend mélanlent son bâton de pèlerin. — C'est alors st résigné à simuler l'extravagance, ayant ent renoncé à toute illusion et à tout amourt connu que c'est un bon moyen d'agréer nmes que de les faire rire à 'ses dépens.
Là se termine cette histoire dont on voit aisément qu'elle a été modelée sur les romans picaresques des Espagnols. Gomme la plupart d'entre eux, elle reste en suspens, l'auteur promettant une suite et une conclusion qu'il n'a pas données. Gomme eux, elle est composée d'aventures si peu enchaînées que l'ordre pourrait en être interverti sans aucun dommage. Gomme eux, elle nous intéresse aux efforts d'un pauvre hère, parti de rien, qui se démène pour se faire sa place et, en attendant, pour ne pas mourir de faim ; elle développe le cours d'une existence dont le seul rythme est un perpétuel balancement de bonnes et de mauvaises chances. Ainsi que Mateo Aleman et quelques autres, le conteur français affirme que sa fiction ne sera pas sans profit moral pour qui l'entendra comme il faut. A la vérité, les seuls principes qui s'en dégagent, aussi bien d'ailleurs que de Lazarille ou de Guzmariy c'est d'abord ce principe tout fataliste que le hasard seul fait à beaucoup de gens leur vie et que, rien n'étant aussi variable, il ne faut jamais trop espérer ni se désespérer tout à fait ; c'est, en second lieu, cette constatation, fort peu noble, que les scrupules sont très encombrants pour les misérables et que le plus gênant de tous est le préjugé de l'honneur. C'est une apparence, dit le Gascon, « qui pipe quasi tout le monde ». En un passage assez plaisant, où la parodie est manifeste, il fait voir quelle consolation ce peut être, lorsqu'on reçoit le fouet, de se sentir l'âme généreuse : « Quelque mal que l'on me fît, je ne branlai point et pour tant de coups que je reçus je ne jetai jamais une larme.... Quand de toutes les parties de ma peau, ils en eussent dû faire des aiguillettes, j'eusse plutôt crevé que de leur crier miséricorde. La gloire
est la plus belle marque de l'homme, et si nous ne sommes désireux d'en acquérir, nous ne méritons pas que la terre nous porte ^. »
Pas plus que chez les romanciers picaresques il ne faut chercher ici de véritable caractère. Le rôle du Gascon est surtout passif et le devient toujours davantage : il laisse dans chaque épfeuve un peu de ce qu'il pouvait avoir de personnalité ; à la fin, si Ton écarte son masque de folie, on ne lui voit d'autres traits distinctifs qu'un reste de vanité qui essaie de sauver quelques apparences et une sorte de résignation, voisine de la conformidad.
Mais ce qu'on trouve dans le Gascon extravagant, comme dans Guzman d'Alfarache, comme dans certaines Nouvelles de Cervantes, ce sont des images, assez riches de détails, prises dans les mondes très divers qu'a traversés le héros de cette histoire.
Mettons à part certains développements, d'un caractère satirique, sur les professions les plus généralement attaquées, sur les médecins, «bourreaux des corps», multipliant par les rues «leurs graves démarches» pour faire croire qu'on les appelle de toute part, sur les procureurs, sur les juges, présomptueux et avides, aux mains de qui il ne fait pas bon de tomber à l'heure où leur femme a besoin d'une jupe où d'une robe ^, Beaucoup d'indications restent, qui ont plus de nouveauté et, à nos yeux du moins, plus de prix.
Dans les villes, où le Gascon prolonge quelquefois son séjour, il prend plaisir, nous dit-il, à «connaître l'humeur des personnes». Il note les vanteries des jeunes bourgeois parfumés qui se confient leurs bonnes "fortunes. Au jeu de paume,