LE ROMAN COMIQUE. — LES NOUVELLES DE SCARRON
Que Scarron ait fait un Roman comique ^, il ii'y a rien là qui doive surprendre. Aux grands romans qui s'achèvent, comme la CléopcUre, ou qui commencent, comme le Grand Cyrus, il lui plaît d'opposer, comme contre-partie, une histoire plaisante et familière, de même qu'il a raillé la tragédie héroïque dans ses Jodelets ou berné, daiis les premiers chants du Virgile travesti^ et la noble épopée et l'antiquité vénérable.
Ce qui étonne, c'est de trouver une part de vérité dans un livre écrit ainsi avec une intention ironique par le plus fantaisiste des hommes, qui semblait s'être appliqué jusque-là à passer à côté du naturel.
Gela s'explique, en partie, par ce fait qu'il a pris son sujet dans une réalité très présente à son esprit.
Dans sa jeunesse, depuis l'année 1634, il avait
1. Le Roman comique, Paris, T. Quinet, 1651, in-S [Premikt partie]. — Le Roman comique, de M. Scarron, Seconde partie. Pans, G. de Luyne, 1657, in-8.
vécu au Mans, attaché d'abord à la maison de l*évêque Charles de Beaumanoir et ensuite chanoine de réglise Saint- Julien. Jusqu'au jour où la crise que Ton sait Tavait si cruellement torturé (avant de faire de lui un cul-de-jatte et un paralytique), gai, brillant, spirituel et, puisqu'il avait le petit collet, porteur d'un habit qui le recommandait partout, il avait été reçu dans les meilleures maisons de la ville, dans ies châteaux du voisinage ; il avait dansé des ballets, hanté les jeux de paume et, à l'occasion, les salles de spectacle. Après avoir quitté le Maine, en 1641, il y avait fait encore un séjour en 1646. Il . connaissait donc très bien les gens de ce pays. Par la première Légende de Bourbon et par VÉpître burlesque à Mme de Hauleforl l'on voit qu'il s'était souvent amusé à exercer sa verve caustique sur les ridicules de la province.
D'autre part, Scarron, passionné de bonne heure pour la comédie, avait vécu jadis dans une certaine familiarité avec les acteurs de la capitale, dont plus d'un avait commencé par courir lés campagnes, et il avait pu recueillir de leur bouche des anecdotes, des détails de leur vie passée. Au Mans, aux eaux de Bourbon, il avait fréquenté les compagnies de passage qui venaient y jouer par intervalles et rompre la monotonie des jours.
Son expérience personnelle et ses informations assuraient donc une base ferme à un roman qui devait avoir pour théâtre Le Mans, ses rues, ses places, ses hôtelleries, les routes, les auberges, les manoirs des alentours, et pour principaux personnages quelques originaux de la société mancelle, des comédiens et des comédiennes.
Le Roman comique est trop connu, trop facilement accessible pour qu'il soit utile de résumer les péripéties de cette amusante histoire sans conclusion. Chacun sait à quel point la composition en . est lâche et incohérente.
Même si son état de santé lui avait permis d'écrire d'une façon moins intermittente, Scarron n'était guère homme à s'imposer l'effort d'un développement régulier, et ce n'était pas la pratique du genre burlesque qui avait pu discipliner sa fantaisie. Ici encore il s'abandonne très librement à sa verve, ajoute les incidents aux incidents sans se demander ce qui en résultera, interrompt, quand il lui plaît, un récit pour passer à autre chose : « Je suis, écrit-il ^, trop homme d*honneur pour n'avertir pas le lecteur bénévole que, s'il est scandalisé de toutes les badineries qu'il a vues jusques ici dans le présent livre, il fera fort bien de n'en lire pas davantage... ; et si par ce qu'il a déjà vu il a de la peine à se douter de ce qu'il verra, peut-être que j'en suis logé là aussi bien que lui, qu'un chapitre attire l'autre, et que je fais dans mon Uvre comme ceux qui mettent la bride sur le col de leurs chevaux et les laissent aller sur leur bonne foi.» L'action, déjà décousue en elle-même, est assez souvent coupée, à la mode espagnole, par des nouvelles qui n'y ont aucun rapport et qui sont d'un caractère bien différent. Elle est encore rompue, à trois reprises, par l'histoire du Destin qui s'y insère, reste suspendue, ensuite reprend, après, par l'histoire de La Caverne, arrêtée au moment le plus intéressant, enfin par la confession de Léandre. On a quelque mal à recueiUir dans ce désordre