I'« partie, cîi. xv
soit pour les emporter sans scandale, soit pour les reprendre, toujours aussi pures, des mains de leurs ravisseurs ; ce sont les péripéties, les coups de théâtre. On a peine à admettre rachamement féroce avec lequel Saldagne persécute Mlle de l'Étoile à Rome et, après, sur toutes les routes de France. On admet encore moins la malechance par trop obstinée qui fait manquer chacune de ses entreprises : avec tous les moyens dont il dispose, ce riche et puissant seigneur n'arrive qu'une fois à s'emparer d'une actrice sans défense, et même alors son infortune est telle qu'il la laisse échapper, qu'il tombe et se casse le nez.
L'humeur satirique de Scarron fausse évidemment beaucoup de traits. Sa maladie et des embarras d'argent avaient assombri les derniers mois de son séjour dans le Maine : il en a rapporté un souvenir assez amer qui lui a fait voir toutes les choses de ce pays sous un jour trop défavorable. C'était, d'autre part, à Paris une tradition établie de se moquer des hobereaux campagnards et des bourgeois de petites villes : pendant longtemps, avant et après Molière, qui lui-même n'y a pas manqué, les auteurs comiques se sont fait une loi d'entrer dans ce sentiment; ils n'ont jamais représenté un provincial que pour faire rire à ses dépens ^. Il ne faut donc pas s'étonner que Scarron ait parfois choisi d'assez étranges originaux pour représenter ce qu'il appelle « la plus incommode nation du monde».
1. Le Campagnard^ de Gillet de la Tessonnerie ; le Baron de la Crasse, de Poisson ; la Mascarade du Palais-Royal ; le Gentilhomme Guespin, de Donneau de Visé ; le Gentilhomme de Beauce, de Montfleury ; les Nobles de province, d'Hauteroche..., sans parler, bien entendu, de Monsieur de Pourceaugnac et de la Comtesse ifEscarbagnas.
Ne sait-on pas enfin quel penchant le portait à la caricature? Était-ce seulement envie d'égayer le lecteur, désir de déployer sa verve bouffonne et de faire valoir son plus sûr talent? N'était-ce pas aussi besoin maladif, effet d'une vision naturellement déformante? En tout cas, on le voit exercer sur certains Manceaux et Mancelles la même sorte de fantaisie que, dans le Virgile travesti, sur les héros de la légende et sur les dieux immortels, — avec cette différence toutefois que le comique ici n'a rien de burlesque, puisqu'il n'y a point de désaccord entre la trivialité de la peinture et la qualité des modèles.
Faut-il citer Mlle de la Rappinière, « si maigre et si sèche qu'elle n'avait jamais mouché de chandelle avec ses doigts, que le feu n'y prît», et, faisant contraste, la « nonpareille Bouvillon », une des plus grosses femmes de France et des plus « succulentes », quoique des plus courtes, dont on assurait « qu'elle portait d'ordinaire sur elle, bon an, mal an, trente quintaux de chair, sans les autres matières pesantes ou solides qui entrent dans la composition d'un corps humain »? Faut-il citer Ragotin, dont le nom seul indique qu'il est un diminutif d'homme, nabot ventru et chauve, hargneux, mauvais compagnon, a menteur comme un valet, présomptueux et opiniâtre comme un pédant», « plus glorieux à lui seul que tous les barbiers du royaume », poète ridicule, galant incorrigible, quoique toujours rebuté ? Ses défauts physiques ou moraux offrent tant de prise qu'il semble une victime désignée à la malice humaine et au sort. Ce personnage bouffon appelle les mésaventures bouffonnes : elles pleuvent sur lui sans relâche.
Batailleur et rageur, il est prompt à s'engager
dans de furieuses disputes, qui toujours tournent mal pour lui : un jour, un coup de poing bien appliqué lui enfonce jusqu'au cou son chapeau, qui est « en forme de pot de beurre, l'entrée plus étroite que le ventre», et on le laisse longtemps s'étouffer, trépignant, agitant des mains tremblantes, mugissant comme un taureau, avant de découper avec des ciseaux le feutre qui l'emprisonne ^. S'il prétend éblouir des comédiennes par des prouesses équestres, son cheval a vite fait de le désarçonner : un de ses pieds s'accroche à la selle par l'éperon, sa carabine part au même instant, la bête affolée le traîne dans la poussière et met en pièces son bel habit 2. S'il s'enivre, un fou profite de son lourd sommeil pour le dépouiller de ses vêtements : le voyant tout nu au bord d'une route, des paysans le jettent sur leur charrette : la charrette verse, et il tombe au fond d'un fossé bourbeux ; réveillé par la fraîcheur de l'eau et honteux de sa nudité, il cherche un endroit où se cacher lorsque apparaît, à quelques pas, une procession de nonnes, guidées par leur abbesse et leur directeur ; Jes pauvres filles épouvantées baissent leurs voiles et tournent le dos pendant qu'il passe ;mais leur Père spirituel, le vénérable Giflot, un cocher, un laboureur, accourus aux cris, s'élancent à la poursuite du petit homme et lui font expier, à grands coups de fouet, cet involontaire scandale ^ ,
« En vérité, remarque Scarron, quand la fortune a commencé à persécuter un misérable, elle le persécute toujours.» Pour Ragotin, toutes les déterminations ont des conséquences désastreuses, tout