I.K ROMAN RKAI.ISTK. i
de cris, de trépignements, de coups claquant sur les chairs nues.
La moitié presque du Roman comique est îaite des disgrâces de Ragotin et de ces « orages de coups». On y compte autant de fessées, de têtes pelées, d'yeux pochés, de dents cassées, de nez saignants que de mésaventures grotesques : trébuchements, chutes dans la crotte, hauts-de-chausses qui tombent ou qui se déchirent. Est-^e transposition comique des généreux combats de paladins ou de héros? Est-ce plus simplement gaieté forcée d'un pauvre homme, «raccourci, comme il .dit, de la misère humaine», qui se console de sa laideur en mettant tant de gens en de ridicules postures, en faisant grimacer tant de visages, qui se dédommage en débauches d'imaginations violentes d'être cloué à jamais sur un fauteuil? En tout cas, ces bouffonneries et ces bagarres frénétiques ne sont pas seulement fatigantes par leur fréquence et leur développement trop prolongé, elles effacent trop, à notre gré, ce qu'il y a, derrière elles, de plus raisonnable et de plus naturel.
Sorel abonde, on Ta vu, en facéties aussi grossières et, à coup sûr, moins joyeuses. Mais il ne cesse jamais d'affirmer ses intentions réalistes dans les moments mêmes où on le voit le plus ouvertement les démentir. Chez Scarron on trouve fort peu de déclarations analogues : il n'a rien d'un théoricien. On voit bien pourtant qu'il résiste au goût qui porte la société polie vers les grands romans romanesques, et cela est assez remarquable chez un homme qui ne vit pas loin du monde précieux. Il reconnaît les mérites de VAsirée et de quelques autres beaux récits qu'on a faits de-
puis ^ ; mais il ne se fait pas faute de tourner en plaisanterie les héros trop parfaits de ces livres 2, leurs interminables séries d'aventures®, leurs lamentations, leurs soupirs, leurs rêveries « sur quelque terrasse qui regarde la mer» * ; il se moque des descriptions merveilleuses de mobiliers et d'appartements qu'offrent le Polexandre, V Illustre Bossa ou encore le Cyrus^ « le livre du monde le mieux meublé ^ » ; il en parodie en vingt endroits le beau style.
Le passage de beaucoup le plus significatif est celui où il fait défendre les romans héroïques par Roquebrune, qui est « un peu fou », où il fait louer le Don Quichotte et les nouvelles vraisemblables à l'espagnole par un jeune conseiller, qu'il donne pour très galant homme :
Le conseiller dit que... les Espagnols avaient le secret de faire de petites histoires qu'ils appellent nouvelles, qui sont bien plus à notre usage, et plus selon la portée de Thumanité que ces héros imaginaires de l'antiquité, qui sont quelquefois incommodes à force d'être trop honnêtes gens ; enfin que les exemples imitables étaient pour le moins d'aussi grande utilité que ceux que Ton avait presque peine à concevoir ; et il conclut que, si l'on faisait des nouvelles en français aussi bien faites que quelques-unes de celles de Michel de Cervantes, elles auraient autant de cours que les romans héroïques.
Roquebrune ne fut pas de cet avis. U dit fort absolument qu'il n'y avait point de plaisir à lire des romans, s'ils n'étaient composés d'aventures de princes, et encore de grands princes et que par cette raison-là VAstrée ne lui avait plu qu'en quelques endroits....
Je vois bien, repartit le conseiller, que le livre de Dom Quichotte n'est pas trop bien avec vous.