Ch. xxii
les membres de la compagnie, quel accueil on leur fait dans les hôtelleries, comment sont situées les chambres où on les couche, quel est le menu de leur dîner, s'ils mangent de bon appétit, à quoi chacun s'occupe après. le repas? Les vies très mouvementées dont Destin et La Caverne nous font le récit n'ontelles pas avec les existences picaresques cette analogie plus frappante d'être, elles aussi, perpétuellement balancées entre le bon et le mauvais sort? Enfin le passage cité plus haut ne permet-il pas de conclure que ce sont les romans familiers des Espagnols qui ont suggéré à Scarron l'idée d'écrire à son tour une histoire fort éloignée du merveilleux et de l'héroïque, vraiment « à notre usage» et « selon la portée de l'humanité »?
Ces exemples n'auraient peut-être pas suffi à retenir chez lui, même par intervalles, les élans d'une imagination très folle, naturellement portée vers toutes les exagérations. Mais, par grande chance, il avait, comme on a vu, choisi un sujet dont ses souvenirs du Maine devaient former le fond, qui ramenait constamment devant ses yeux un décor bien connu, des personnages fort authentiques dont la vie avait été mêlée à la sienne.
Avec une patience très louable, un érudit de cette province, M. Henri Chardon, s'est appUqué à démêler ce qu'il peut y avoir de réalité certaine dans ce roman que son auteur donne comme a très véritable ^ ».
La topographie d'abord en est fort exacte. Scarron
1. La troupe du Roman comique dévoilée et les comédiens de campagne au XV 11^ siècle (1876) ; — Scarron inconnu et les types des personnages du Roman comique (1904), 2 vol.; — Nouveaux documents sur les comédiens de campagne (1905). 2 vol.
ne cite qu'exceptionnellement des noms de lieux, comme Sillé, comme Bonnétable, mais on voit qu'il a pratiqué les chemins pierreux, pleins d'ornières, où il engage sa troupe comique, qu'il y situe comme il faut les relais ou les auberges : M. Chardon a reconnu sans peine que c'est sur la route du Mans à SilIé-le-Guillaume que les comédiens partent à la poursuite des ravisseurs d'Angélique. Au Mans, le jeu de paume ou tripot de la Biche a parfaitement existé, et il avait bien sa façade sur la place de la Halle.
A quelques personnages qui ne jouent qu'un rôle effacé Scarron a conservé leur véritable nom, soit pour donner une preuve de son exactitude, soit pour amuser ses anciens amis du Maine : les Neveu, les Portail, le sénéchal Lomblon des Essarts, l'élu du Bignon, le maltôtier La Raillère. — Pour le marquis d'Orsé, qui donne cent pistoles à la troupe pour qu'elle reste au Mans quinze jours encore, M. Chardon a montré que c'est évidemment le comte de Belin, grand ami des poètes et des gens de théâtre, qui avait dû jadis recevoir Scarron dans son château d'Averton. Il a identifié, avec beaucoup de vraisemblance, le conseiller au Parlement de Rennes, M. de la Garouffière, homme de sens et homme d'esprit, avec Jacques Chouet de la Gandie, conseiller à Rennes depuis 1622, marié au Mans en 1625 et qui y résidait « en dehors de ses semestres de service»; Mme Bouvillon, «la grosse sensuelle», avec Marguerite Le Divin, femme de Jean Bautru, qui avait été la commère de Scarron dans un baptême : comme elle était morte plusieurs années avant la composition du roman, il pouvait se moquer d'elle en toute liberté. On savait depuis longtemps que l'original de Ragotin était Ambrois
Denisot, qui fut secrétaire de Tévêque Charles de Beaumanoir, au moment où Scarron était attaché à sa maison : M. Chardon a appuyé ce rapprochement de nombreuses preuves qui ne sont pas toutes également solides ; ce Denisot était mort, lui aussi, depuis quatre ans, au moins, de sorte qu'il y avait moins d'inconvénients à exagérer ses ridicules. II paraît beaucoup moins certain que François Nourry, lieutenant du prévôt du Mans, ait été représenté sous le nom de La Rappinière : ce personnage joue à certains moments un si vilain rôle qu'il y aurait eu quelque imprudence à laisser deviner le modèle, si toutefois il y en avait un.
M. Chardon" a également porté ses recherches du côté de la troupe des conaédiens, et il a fait d'intéressantes découvertes. Après avoir démontré, fort aisément, par des raisons de dates, que cette troupe ne pouvait être confondue avec « l'Illustre Théâtre» de Molière, il a fait voir que le Léandre du Roman comique est très probablement l'acteur Filandre, de son vrai nom : Jean-Baptiste de Mouchaingre,' qui était, lui aussi, de bonne familfe, qui avait, lui aussi, une terre dans l'Anjou, dont la femme était comédienne et s'appelait justement Angélique, comme la fille de La Caverne. Il a supposé, avec beaucoup de vraisemblance, que le vaniteux Roquebrune, poète de la compagnie, était ce Nicolas Desfontaines, très fécond auteur, qui fut plus tard attaché à la troupe de Charles Dufresne et à r «Illustre Théâtre». Que Destin soit le comédien Des Œillets, qui joua au Mans en 1633, cela semble, au contraire, plus que douteux, et l'on perdra sans doute son temps à vouloir chercher parmi les acteurs connus de cette époque l'original d'un personnage que tout destine dans le roman à un brillant retour
de fortune et à faire, selon son expression, « quelque chose de meilleur» que la comédie ^.
Lq défaut des enquêtes de cette sorte est qu'on est souvent tenté de les pousser trop loin et qu'on en arrive à ne plus laisser à son auteur d'autre talent que celui de copiste. M. Chardon ne tombet-il pas dans cette exagération lorsqu'il affirme que les personnage^ de Scarron « étaient la copie exacte des provinciaux ridicules qu'il avait eus sous les yeux au Mans 2 » ?A qui fera-t-on croire que Scarron s'est interdit d'arranger, d'inventer, de combiner à sa guise? Qui croira que son Ragotin, par exemple, est un portrait, et non pas une caricature, et une caricature assez élargie pour que tous les ridicules s'y trouvent, en quelque façon, ramassés?
On doit s'en tenir, semble-t-il, à une conclusion plus mesurée : Scarron a euy conîme presque tous les romanciers, des modèles ; il a été possible de les découvrir parce qu'il les avait pris dans une assez petite ville et parmi des gens en vue ; de ces modèles il a tiré le parti qui lui a plu, il les a adaptés, comme il lui a convenu, aux rôles antipathiques ou sympathiques qu'il leur avait départis dans son histoire ; mais les souvenirs qu'il avait gardés de leurs personnalités véritables ont limité jusqu'à un certain point sa fantaisie, ont constitué la réalité moyenne où l'on a plaisir à reprendre pied entre les grandes débauches de bouffonnerie.
Cette réalité, il excelle à la représenter, quand il veut, sous les dehors les plus pittoresques. Personne en son temps n'a su faire mieux voir que lui et par
1. Voir la juste remarque de P. Morillot dans son excellent livre, Scarron et le genre burlesque (1888), p. 351.