‹ Le roman réaliste au XVIIe siècleChapitre 137 sur 188 · Scarron inconnu^ t. II, p · texte numérisé non relu

Scarron inconnu^ t. II, p

des moyens plus variés. Dans une même page, tout au début du livre, il décrira minutieusement les éléments disparates de Thabillement de Destin, depuis le « bonnet de nuit, entortillé de jarretières de différentes couleurs» , jusqu^aux « brodequins à Tantique, que les boues avaient gâtés Jusqu'à la cheville du pied » ; et, immédiatement après, en deux lignes, par une comparaison plaisante et qui peint, il fera surgir devant nous Timage du vieux La Rancune portant sur son dos voûté une basse de viole, presque aussi grande que lui : « On Teût pris de loin pour une grosse tortue, qui marchait sur les jambes de derrière.» Et remarquons que ce pittoresque ne vaut pas seulementpar lui-même : il a une signification. Lorsqu'on voit Destin, par exemple, portant l'épée du gentilhoimne, la casaque de grisette des petites gens, et « des chausses troussées à bas d'attache, coname celles des comédiens, quand ils représentent un héros de l'antiquité», l'on se trouve renseigné sur sa profession, sur Finsuffisance de sa garde-robe, et, par elle, sur l'état de ses aiïaires, l'on devine ce qu'il y a d'ambigu dans la condition et d'incertain dans la destinée de ce héros de roman un peu mystérieux. Les pies, les corneilles, les geais, tués sur la route, dont il s'est fait une bandoulière, les taches de boue dont il est éclaboussé, — de même que l'étrange charrette où La Caverne est juchée, « comme une poule », sur une pyramide de coffres et de paquets de toiles peintes, — évoquent une existence de nomades vivant au jour le jour, assurant, comme ils peuvent, leur repas du soir, lavés par les pluies, brûlés par le soleil, colportant par les routes, avec leurs pauvres accessoires, leur littérature d'illusion.

Pendant son séjour au Mans, Scarron a pu assister

à l'entrée de plus d'une troupe comique ; il est certain qu'il a eu sou^ les yeux la première planche des Bohémiens de Callot : son mérite est d'avoir choisi dans la réalité ou dans l'œuvre d'art les traits qui convenaient le mieux et de les avoir groupés de façon à leur donner tout leur sens.

Les tableaux de mœurs provinciales ne manquent pas dans le Roman comique. Quelques-uns plairaient davantage si l'on y voyait moins paraître, comme nous avons dit, le parti pris de malveillance et d'ironie qu'affectaient les Parisiens à l'égard de tous ceux qui avaient le malheur de vivre loin de la Place Royale et du. Cours. Il n'en reste pas moins dans les images que Scarron nous a laissées des Manceaux et des Mancelles une assez bonne part de vérité.

Les gros bourgeois assemblés devant la porte du tripot de la Biche, à l'affût des petits événements ; la maîtresse du tripot passionnée pour la comédie, qui l'aime plus que la messe ou que les vêpres : le jeu de paume, « où s'assemblent tous les jours les fainéants de la ville, les uns pour jouer, les autres pour regarder ceux qui jouent», où « l'on rime richement en Dieu », où « les absents sont assassinés à coups de langue ^ » ; la grave compagnie de magistrats qui se promènent sous les Halles avec le sénéchal du Maine ; les conversations d'auberge, où Voti peste contre les maltôtiers, où l'on « règle l'État 2 » ; l'agitation des godelureaux de province, s'empressant autour des actrices, «tous grands parleurs, quelques-uns très impertinents ^»; Le Mans en fête, à l'occasion des chasses que va donner^le

Page 1