I.E ROMAN RliALISTE
deux femmes ne se montrent qu'en costume de béates ; elles vont distribuer dans les hôpitaux des chemises, des draps qu'elles ont cousus ; Montufar catéchise les enfants dans la rue, recueille pour les prisonniers des dons en nature qu'il entasse dans un énorme cabas. Bientôt Ton parle dans tout le quartier' de ces très saintes personnes ; on s'incline sur leur passage ; des gens même s'approchent d'elles pour baiser un pan de leur manteau.
Un matin, au moment où ils sortent de la cathédrale, suivis par leurs plus zélés admirateurs, ils ont reconnus par un homme qui sait ce qu'ils valent et qui, tout indigné, se jette sur Montufar en l'appelant fourbe et sacrilège. Mais c'est contre lui que se tourne la foule : on le renverse, on le roue de coups, et sa vie était en péril si Montufar ne s'était pas élancé soudain pour retenir les assaillants :
a Place, place 1 criait-il, par charité ^ I Laissez-le aller pour Tamour de Notre- Seigneur I Apaisez- vous, au nom de la Vierge Immaculée I » Comme tous le respectaient, sa voix eut assez de force sur leurs âmes pour les faire obéir ; leur colère se calma et ils le laissèrent arriver jusqu'à Tendroit où gisait ce malheureux. Quoiqu'il éprouvât au fond du cœur une satisfaction profonde de le voir en cet état, il fit paraître un sentiment tout contraire sur son visage. Après avoir rudement blâmé le peuple de sa violence : « C'est moi, s'écria-
1. Je traduis là aussi exactement que possible le texte espagnol» et voici le passage correspondant de la traduction de Scarron, où je souligne ce qu'il ajoute :
« Mes frères, s'écriait-il de toute sa force, laissez-le en paix, pour l'amour du Seigneur î Apaisez-vous pour Tamour de la Sainte Vierge ! » Ce peu de paroles apaisa cette grande tempête, et le peuple fit place à Frère Martin, qui s'approcha du malheureux gentilhomme, bien aise en son âme de le voir si maltraité ; mais faisant paraître sur son visage qu'il en avait un extrême déplaisir, il le releva de terre^ où on Vavail jeléy l'embrassa et le &aisa, tout plein qu'il était de sang et de 6oue, et fit une rude réprimande au peuple: « Je suis le méchant, disait-il à ceux qui le voulurent entendre : « je suis le pécheur, je suis celui qui n'ai jamais rien fait d'agréable «aux yeux de Dieu. Pensez-vou-?, continuait-il, parce que vous me «voyez vêtu en homme de bien, que je n'aie pas été toute ma vie
« t-il, qui suis le méchant 1 c'est moi qui suis le pécheur l « Je suis celui qui n'a jamais fait œuvre dont se soient réjouis « les yeux de Dieu. Pensez- vous, quoique vous me voyiez ainsi, « que je n'aie pas été toute ma vie un vil larron, au grand scan- « dale du monde, au grand dommage de mon âme? Eh bien I « vous êtes trompés. Contre moi les traits I Contre moi tirez les « épées, contre moi lancez les pierres ! » Use jeta aux pieds de son ennemi, les baisa; et non content de lui demander pardon, comme on ne retrouvait ni son épée, ni son chapeau, ni son collet, ni son manteau, qui s'étaient perdus dans la confusion, il l'emmena parla main dans les rues de la ville pour lui acheter tout ce qui lui manquait et se sépara de lui, le visage souriant, enlui donnant beaucoup d'embrassements et de bénédictions. »
Le pauvre gentilhomme demeura «comme enchanté», convaincu qu'il avait été dupe de quelque illusion diabolique, plein de remords d'avoir confondu avec un méchant un homme d'une charité et d'une humilité si parfaites. Quant au peuple de Séville, le bruit de cette belle action s'étant répandu en tous lieux, il se trouva définitivement conquis : on s'attachait aux pas du nouveau saint et de ses compagnes ; les magistrats s'honoraient de les recevoir chez eux, les dévotes les accablaient de présents, fournissaient leur table de plats exquis, de douceurs de toute espèce. Le soir, dans leur maison qui se fermait à cinq heures en hiver, à sept heures en été aussi ponctuellement qu'un couvent de Récollets, ils faisaient grasse chère et se donnaient du bon temps : leurs fidèles regardaient avec une
a un laryon, le scandale des autres et la perdition de moi-même? « Vous êtes trompés, mes frères : faites, faites-moi le but de vos «injures et de vos pierres, et tirez sur moi vos épées. » Après avoir dit ces paroles avec une fausse douceur, il s'alla jeter avec un zèle encore plus faux aux pieds de son ennemi et, les lui baisant, non seulement il lui demanda pardon, mais aussi // alla ramasser son épée, son manteau et son chapeau, qui s'étaient perdus dans la confusion. // les rajusta sur lui, et Fayant ramené par la main jusqu'au bout de la rue* se sépara de lui, après lui avoindonné plusieurs embrassements et autant de bénédictions. »
joie pieuse leurs visages s'épanouir, leurs corps prendre de Tembonpoint : « Béni soit le Seigneur, disaient-ils, qui fait ainsi prospérer ceux qui le servent ! Ces gens qui mènent une vie de privations ne se portent-ils pas mieux que les mondains dont l'existence se passe dans le luxe et dans les plaisirs ? »
Il y a loin évidemment de Montufar à Tartuffe, de cette prise de possession de toute une ville, sommairement indiquée dans ses moyens et dans ses effets, de cette escroquerie trop générale, dont nous ignorons les victimes, aux patientes et obscures menées d'un fourbe concentré et solitaire, établi au cœur d'un ménage, qui lentement le désorganise, qui en menace les intérêts les plus sacrés. On sait d'ailleurs que Molière avait eu sous les yeux assez d'exemples de belles hypocrisies pour n'avoir pas besoin d'en chercher en Espagne. On reconnaît bien pourtant en ces deux figures un certain air de parenté. Montufar, dira-t-on, n'est hypocrite que par occasion ; mais Tartuffe, du moins celui que nous avons, celui de la dernière manière. Tartuffe, lui non plus, n'a peut-être pas toujours tenu ce rôle, on s'en aperçoit à quelques maladresses : on nous le donne, au cinquième acte, pour «un fourbe renommé », qui a souvent changé de nom, chargé de mille « actions toutes noires, dont on pourrait former des volumes d'histoires ».
Ce qui est certain, en tout cas, c'est que par Scarron la nouvelle de Salas Barbadillo est arrivée jusqu'à Molière i. Le passage cité tout à l'heure lui a très évidemment suggéré l'idée d'un des mouve-
^ l. Il est bien improbable que Molière soit remonté jusqu'à l'original. P. d*Aglosse [M. de RoberviUe], qui a soutenu cette opinion, n*a pu Tappuyer sur des preuves décisives. [Revue de Loir-el-Cher, 1887.)
ments de scène les plus saisissants de sa contédie r Tartuffe démasqué par Damis, répondant à l'attaque au lieu de se disculper en s'accablant lui-même davantage, achevant d'aveugler Orgon par cet excès d'humilité, s'agenouillant enfin devant lui pour obtenir la grâce du dénonciateur :
Oui, mon frère, je suis un méchant, un coupable, Un malheureux pécheur tout plein d'iniquité, Le plus grand scélérat qui jamais ait été ; Chaque instant de ma vie est chargé de souillures ; Elle n'est qu'un amas de crimes et d'ordures.... Vous fiez-vous, mon frère, à mon extérieur?
Et, pour tout ce qu'on voit, me croyez-vous meilleur?
Mon frère, au nom de Dieu, ne vous emportez pas I J'aimerais mieux souffrir la peine la plus dure. Qu'il eût reçu pour moi la moindre égratignure.
ORQON.
Ingrat I