Le Roman bourgeois, ouvrage comique, Paris, 1666, in
il arrive trop tard, il n'est pas dans Tesprit du monde nouveau. Étroitement apparenté aux œuvres bourgeoises du temps de Louis XIII, aux Caquets de Vaccouchée^ à la prenUère partie du Francion, il continue, il pousse même à ses extrêmes conséquences un genre passé de mode, suranné ; il en est, si on peut dire, la dernière pointe dans une littérature qui est déjà la littérature classique.
D'autre part cependant, dans ces pages Furetière attaque, avec insistance, avec énergie, les mêmes défauts que combattent alors, pour faire place nette, les grands classiques : idéalisme chimérique, fictions invraisemblables, conventions, prétentions et faux goût, tout ce qui altère ou contrarie la nature. Il a été aussi épris qu'eux de vérité, il a observé des coins de réalité que certains d'entre eux ont eus aussi sous les yeux, et il a mis en œuvre, par des moyens différents, des matériaux assez pareils. Le Roman bourgeois est intéressant par ce double caractère. C'est un hasard presque symbolique, qu'ayant été pendant longtemps, jusque vers Tannée 1658, le grand ami du vieux Sorel, Furetière ait vécu ensuite, à la Pomme de pin ou au Moulon blanc j dans l'intimité de Boileau, de Racine, de La Fontaine : son livre est, comme lui-même, entre deux générations.
Le désordre de ce livre est un des traits qui semblent le rejeter bien en arrière de sa date. Il est moins composé que Francion; il ne l'est guère plus que les Caquets, Dans la première partie, les histoires de Javotte et de Lucrèce s'enchevêtrent, et chaque fragment en est interrompu soit par des digressions, soit par le conte allégorique de V Amour échappé, Furetière reconnaît bien d'ailleurs qu'on
ne peut le suivre sans effort : « Tandis que je vous raconterai cette histoire, n'oubliez pas, dit-il, celle que je viens de vous apprendre, car vous en aurez tantôt besoin ^» ; et son aveu est encore plus explicite en tête de la seconde partie, plus incohérente que la première, et qui n*a pour ainsi dire aucun rapport avec elle : « Ce sont de petites histoires et aventures arrivées en divers quartiers de la ville, qui n'ont rien de commun ensemble, et que je tâche de rapprocher les unes des autres autant qu41 m'est possible. Pour le soin de la liaison, je le laisse à celui qui reliera le livre. » Nous voilà loin de cette ordonnance logique, de cette subordination raisonnée des parties à l'ensemble que Ton considère déjà comme une des lois essentielles de l'art.
Ce qui est aussi d'un autre âge, c'est le ton, le goût, lé manque de mesure. Fûretière se plaît à des portraits satiriques, animés d'une verve épaisse, mais peu vivants et naturels, parce qu'ils sont trop généraux et trop visiblement faits de pièces rapportées. Une biographie de chicaneuse rappelle la lourde fantaisie du Polyandre : « Sa mère, pendant sa grossesse, songea qu'elle accouchait d'une harpie.... Quand elle était au maillot, au lieu qu'on donne aux autres enfants un hochet pour les amuser, elle prenait plaisir à se jouer avec l'écritoire de son père.... Quand elle fut un peu plus grande, elle faisait des poupées avec des sacs de vieux papiers, disant que la corde en était la lisière, et l'étiquette la bavette ou le tablier 2.... » Telle image de la laideur, grossie à plaisir, nous recule plus haut encore que Sorel, jusqu'aux conteurs du xvi® siècle, dont on connaît le goût pour ces vilaines caricatures, par