Cf. E. Roy, Ch. Sorel, p. 95, 9C
la lecture de ses ouvrages, une plainte sans fin contre les libraires qui n'en veulent plus : voilà, très abrégée et adoucie, la description qu'il fait de son ancien ami, sous un anagramme trop transparent. Toutes les armes lui sont bonnes pour l'atteindre, et il croit enfin l'achever en lé travestissant en une sorte de « Chicaneau », en lui faisant épouser une plaideuse non moins grotesque. Ce procédé de pédant vindicatif et injurieux rappelle la moins bonne manière de Sorel lui-même. Sorel se trouvait attaqué sur le tard à peu près de la façon dont il avait, en sa jeunesse, attaqué Balzac dans le Francion ; dans les deux cas Furetière et lui se sont fait plus de tort qu'à leur victime, et lents romans ont été pareillement gâtés par la place qu'y ont prise les caricatures .d'Hortensius et de Charroselles.
Maintenant, si l'on écarte ce bagage encombrant et usé, que traînait depuis longtemps, à son grand dommage, le roman comique et bourgeois, on découvre dans l'œuvre incohérente de Furetière un essai de réalisme intéressant et hardi. Il est le premier de son école à s'affranchir tout à fait de ce qu'il y avait dans la tradition picaresque de romanesque d'aventures. Plus que personne, il a limité, pour la rendre précise, le champ de son observation.
Les « petites histoires », dont il prétend faire le « très véritable et très sincère . récit», elles ont pour théâtre, non pas même, comme il l'annonce, «divers quartiers» de Paris, mais une partie fort restreinte de la ville qui va du Palais de Justice à l'église des Carmes et à la place Maubert.
Il représente l'église, un jour de grande fête, la
«caravane de demoiselles» qui y arrive sur le midi^
' les mères respectables, reconnaissables autrefois au
chaperon, « qui était la vraie marque et le caractère de bourgeoisie», mais qui depuis Tout tellement «rogné petit à petit qu'il s'est évanoui tout à fait»; les jeunes muguets, qui ne manquent pas en ce «centre de la galanterie du quartier», et aussi le commun des fidèles, accourus, les uns pour écouter « un concert de vingt-quatre violons de la grande bande», les autres «pour entendre un prédicateur poli». Il montre ce prédicateur, «tonsuré de bonne famille», en rochet bordé de dentelles, la barbe retroussée, les cheveux frisés, parlant un peu gras, « pour avoir le langage plus mignard ». Il décrit la cérémonie de la quête où les plus jolies quêteuses, très coiffées, très parées, très étincelantes de bijoux, un laquais derrière pour porter la traîne, luttent sérieusement entre elles à qui pourra recueillir dans sa tasse le plus de pièces d'argent ou d'or ; car c'est « une pierre de touche » que cette fête : on mesure l'amour des hommes à Teur générosité, et c'est pour une fille de la paroisse une victoire tout à fait décisive de verser la plus forte aumône aux mains du père sacristain.
Puis c'est la place Maubert, triangulaire, sans beauté, « entourée de maisons fort communes », avec ses boutiques et ses auvents. C'est la rue parisienne, étroite, encombrée, « tellement remplie de crotte qu'on ne s'en saurait sauver» et qu'il faut, pour peu qu'on soit pmpre en linge et en habits, chercher un refuge dans les allées, au moindre bruit qu'on entend d'un cheval ou d'un carrosse. Et voici, avec quelques détails justes et expressifs, une de ces scènes de la rue qui d'un siècle à l'autre ne changent guère :
A peiiie le marquis était-il remonté dans son carrosse que ses laquais.*., animés contre les crotteurs de gens, virent
passer des meuniers sur la croupe de leurs mulets accouplés trois par trois, qui faisaient aussi belle diligence que des courriers extraordinaires. Le grand laquais jeta un gros pavé... à Tun de ces meuniers avec une telle force que cela eût été capable de rompre les reins de tout autre ; mais ce rustre, hochant la tête et le regardant par-dessus Vépaule, lui dit avec un ris badin : « Ha oui I je t'engeole 1 » Et, piquant la croupe de sa monture avec le bout de la poigne^ de son fouet, il se vit bientôt hors de la portée des pavés ^.
Dans le décor de ce quartier, qui est, assure Furetière, le plus bourgeois de Paris, c'est seulement des bourgeois qu'il fait paraître, des bourgeois médiocres, dans leurs sentiments comme dans leur destinée, dont la peinture ne peut intéresser que par la vérité de l'imitation : « Je vous raconterai, annonce-t-il, sincèrement et avec fidélité, plusieurs historiettes ou galanteries arrivées entre des personnes qur ne seront ni héros ni héroïnes,... mais qui seront de ces bonnes gens de. médiocre condition, qui vont, tout doucement leur grand chemin, dont les uns seront beaux et les autres laids, les uns sages et les autres sots ; et ceux-ci ont bien la mine de composer le plus grand nombre 2. » Et même dans cette classe moyenne, il fait un choix : il concentre son attention sur le petit monde du Palais, procureurs, greffiers, bas officiers, minces chicaneurs.
Né et élevé dans la paroisse des Carmes, ayant été avocat au Parlement et ensuite procureur fiscal de Saint-Germain-des-Prés, il connaît très bien ces gens-là et leurs préoccupations ordinaires : il les fait parler de leurs affaires, des significations, des requêtes, des transactions, des appointements en droit, des intitulations, appositions et levées de scellés, des acquisitions de charges, des artifices du
métier, dont le meilleur est de susciter mx intervenant afin de prolonger la procédure, des manœuvres que l'on pratique quand on est défendeur et en possession de la chose contestée : tout cela, bien entendu, « rapporté en propres termes et en langage chicanourois ». Les anecdotes dont ils s'amusent sont de celles qu'on entend conter au Palais, dans la Grand Salle, près du «pilier des consultations»: stratagèmes nouveaux, subtiles malices, bévues d'un magistrat par trop ignorant. Même lorsqu'ils font l'amour ou qu'ils causent de bonne amitié, ils gardent encore l'esprit et les façons de parler de la basoche.
Dans ce groupe, autour duquel on voit rôder la troupe des clercs faméliques ^, on distingue parfaitement les degrés de la hiérarchie spéciale et quelles différences il y a entre un huissier et un greffier, entre un procureur du Châtelet et un procureur du Parlement. Chaque catégorie même a ses types divers : par exemple, à côté de l'avocat intéressé et retors, l'avocat qui. ne plaide pas 2, ou l'avocat courtisan, dont parlait déjà Sorel dans le Francion, celui qui porte, le matin, la robe et, le soir, « les grands canons et les galants d'or, pour aller cajoler les dames®».
Furetière ne se contente pas de marquer en ces hommes l'empreinte profonde de la profession, il montre non moins bien quel héritage de goûts, de sentiments, de traditions solides ils tiennent, — fils, beaux-fils, petits-fils de bonnetiers ou de drapiers aussi bien que de robins, — de leurs deux ou trois siècles de bourgeoisie. Ils sont laborieux,
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appliqués à leur besogne (Vollichoii s'enferme presque tous les soirs dans son étude pour y travaillei' jusquîà minuit). L'épargrie est une dé leurs principales lois. Ainsi, goûtant fort les plaisirs de la table^ ils ne s'en donnent la satisfaction que si un plaideur les traite au cabaret ou s'il leur a fait présent d'un demi-quartaut de vin et d'un couple de lapins de garenne. Ils aiment à se divertir, le dimanche : mais ils ont soift de choisir les amusements peu coûteux, comme le jeu de boules, ou, mieux encore, gratuits, comme les conférences du Bureau d'adresse, les musiques des églises, les parades de l'Orviétan et autres charlatans du Porit-Neuf . Lorsque le moment vient de marier leurs filles, ils leur cherchent un établissement sérieux et dans leur classe ; au plus brillant ils préfèrent le plus sûr : le procureur VoUichon donnera l'avantage à Ëedout, dont la richesse est bien assise, sur le galant Nicodème, avocat mondain. Ils estiment que « les alHailces ètvec plus grand que soi sont sujettes toujours à de fâcheux inconvénients», comme dira plus tard Mme Jourdain, et qu'il n'y a pas de plus dangereuse folie pour une jeune personne de moyen état que de vouloir donner sa main à quelque muguet, à quelqUef ((plumet», qui mangera son bien, après avoir mangé le sien. Les mariages sont assez bien assortis lorsque les fottUnes le sont. Furetière fait semblant de croire qUe l'expérience a établi très exactement la correspondance de la qualité de l'époux et du chiffre de la dot : une fille qui aura de deux à six mille livres devra se contenter d'un petit commis ou d'un sergent ; celle qui aura doUze mille livres pourra prétendre à un procureur ou à Uiï greffier ; audessus de trente mille, son ambition pourra s'élever à un auditeur des Comptes, à un trésorier de France
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OU à un payeur de rentes,... etc. \ En ces questions Tautorité paternelle s'exerce avec une impitoyable rigueur : « Hé bien, bien ! je sais comment il faut apprendre l'obéissance aux filles qui font les sottes : quand vous aurez été six mois dans un cul de couvent, vous apprendrez apparier un autre langage. Allez..., retirez-vous de devant nos yeux et faites tout à l'heure votre paquet ! » Et ce n'est pas là une menace en l'air : c'est tout de bon que Javotté est mise en pension chez des religieuses et, tandis qu'elle se prépare au départ, son père et sa mère maudissent le libertinage de la jeunesse d'à présent et regrettent, comme Mme Ragonde dans Polyandre^ l'obéissance et la modestie d'autrefois :
« Je me souviens encore, dit VoUichon, de la manière que j'ai vécu avec feu mon père (que Dieu veuille avoir son âme I). Nous étions sept enfants dans son étude, tous portant barbe ; mais le plus hardi n'eût pas osé seulement tousser ou cracher en sa présence ; d'une seule parole il faisait trembler toute la maison.... — Hélas 1 interrompt sa femme, hélas 1 Mouton (c'était le nom de cajolerie qu'elle donnait à son mari, qui de son côté l'appelait Moutonne), il n'est que trop vrai que le monde est bien perverti ; quand nous étions filles, il nous fallait vivre avec tant de retenue, que la plus hardie n'aurait pas osé lever les yeux sur un garçon ; nous observions tout ce qui était dans notre Civilité puérile et, par modestie, nous n'aurtons pas dit un petit mot à table ; il fallait mettre une main dans sa serviette, et se lever avant le dessert.... Mais les filles d'aujourd'hui sont presque aussi effrontées que des pages de Cour. Voilà ce que c'est que de leur donner trop de liberté. Tant que j'ai tenu Javotte auprès de moi à ourler du linge ^et à faire de la tapisserie, c'a été une pauvre innocente qui ne savait pas l'eau troubler. Dans ce peu de temps qu'elle a hanté chez Mlle Angélique, où il ne va que des gens poudrés et à grands canons, toute sa bonne éducation a été gâtée ; je me repens bien de lui avoir ainsi laissé la bride sur le cou ». •
1. T. I, p. 31 et 32; Tarif ou évaluation des partis soriables pour faire facilement les mariages.
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Cette Mme Vollichon est une des figures les mieux caractérisées du roman, bonne ménagère qui tient ses meubles nets et ses parquets bien cirés, mère inquiète qui court arrêter sur le pas de la porte les visiteurs inconnus et leur demande, d'un ton glacé : « Qu'est-ce que vous avez à dire à ma fille? », mère tendre qui aime à vanter aux voisines les gentillesses de ses petits enfants, récompense l'un d'un bonbon d'être venu « demander en sa langue quelque pressante nécessité» et dit, avec grande admiration, d'un autre, qui est encore à la mamelle, qu'il parle tout seul, qu'il a la plus belle éloquence du monde, et qu'il sait déjà huit ou dix mots ^.
Là encore Furetière se garde bien de réduire à un seul type ses modèles. A côté de la femme d'intérieur, bourgeoise renforcée, il peint la bourgeoise émancipée, qui donne à jouer chez elle et qui croit hanter le grand monde, parce qu'elle voit beaucoup de gens : celle-là met sur le tapis, toutes les aprèsdînées, deux jeux de cartes et un trictrac, et lorsqu'elle a gagné, pour faire «l'honorable», elle commande qu'on apporte « une tourte et un poupelin, avec une tasse de confitures faites à la maison, dont elle donne la collation à la compagnie ^ ». Il peint encore, et non sans finesse, la bourgeoise dont l'esprit s'est poli au contact d'une société plus relevée et qui considère les choses sous un autre jour. Elle s'est assurée qu'il y a des réunions mondaines où l'on se comporte avec tant de discrétion qu'on peut dire que ce sont de «vraies écoles d'honneur et de vertu» : « on y voit, dit-elle, un certain air qui dégoûte fort de celui des gens qui vivent dans l'obscurité. » Elle a appris là qu'une fille a droit à
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des égardsj qu'il n'est que juste de la consulter lorsqu'il s'agit de son avenir, qu'elle vaut bien qu'on gagne sa bonne grâce « par quelques visites et petits services j plutôt que de la devoir tout entière au respect et à l'obéissance paternelle*».
Cette sage personne semble représenter ici les idées de Furetière ; quoiqu'il soit bourgeois, lui aussi, et très bourgeois, il ne juge pas avec autant de prévention que Sorel les gens de sa classe : il indique bien la supériorité qu'a sur eux la noblesse, accoutumée « à voir les dames dès la plus tendre jeunesse», se formant ainsi une «certaine habitude de civilité et de politesse qui dure toute la vie * ». Il ne critique pas directement l'édilcation étroite et tyrannique qu'ils imposent à leurs filles, mais, en bon romancier, il en fait voir les conséquences par un exemple, par des faits : Javotte, si « tenue de court» et qui ne sort qu'avec sa mère, répond comme une sotte aux galanteries de Nicodème : « Monsieur, prenez garde comme vous parlez ; je suis honnête fille : je n'ai point d'amoureux ; maman m'a bien défendu d'en avoir. — Je n'ai rien dit qui puisse vous choquer, repartit Nicodème, et la passion que j'ai pour vous est tout honnête et toute pure.... — C'est donc. Monsieur, que vous me voulez épouser? Il faut pour cela vous adresser à mon papa et à maman : car aussi bien je ne sais pas ce qu'ils me veulent donner en mariage^.» Introduite dans une compagnie de personnes d'esprit, elle laisse échapper, voulant dire son mot, quelques bévues un peu trop fortes : elle rougit alors de l'ignorance où on l'a tenue, de ne pas savoir donner une