‹ Le roman réaliste au XVIIe siècleChapitre 164 sur 188 · T. I, p. 18; voir p · texte numérisé non relu

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forme à ses pensées, et à un ami qu'elle a trouvé elle adresse une requête d'une ingénuité touchante : « J'avoue... que je suis honteuse de ne point parler, et cependant je ne sais que dire ; je voudrais bien avoir le secret de ces demoiselles qui causent si bien ; si j'avais trouvé leur livre où cela est, je l'étudierais tant que je causerais plus qu'elles i.» Il faut lui expliquer qu'il n'y a pag de livre où soient écrites toutes les belles choses qu'on dit dans les conversations ; oi^ lui prête du moins, pour la dégrossir, les cinq tomes de VAsirée, qui passe encore, à cette date, pour le meilleur manuel de la vraie politesse, et, après VAsirée, d'autres romans, qu'elle cache dans sa paillasse, qu'elle lit, quand elle est seule, jour et nuit, les verrous tirés. Il arrive ce qui devait arriver : que dans cette petite âme fermée à tout, dressée uniquement à l'obéissance, incapable de réagir, la contagion des belles passions exaltées dans ces livres s'insinue comme « un venin imperceptible». Son imagination s'affole, la tête lui tourne : elle ne rêve plus que carrosses, robes de velours, galants superbes ayant des plumes au chapeau *, et finalement elle se fait enlever, comme on enlève dans les romans, par un jeune officier, qui ne l'épousera pas.

Une autre fille du même monde, Lucrèce, dont l'histoire se mêle et s'oppose à celle de Javotte, se perd encore plus vite qu'elle, parce que, orpheline de bonne heure, elle a été mal dirigée par une tante fort étourdie. Il est aisé de voir à quelles sages conclusions Furetière veut ainsi nous conduire, et qu'il est aussi loin d'approuver le système qui laisse la bride sur le cou que celui qui abêtit et terrorise.

Ainsi Ton nous intéresse aux sentiments.de ces bourgeois du quartier de la chicane, aux questions qui les préoccupent. Nous pénétrons dans leur intimité. Nous les voyons dans Tétude mal éclairée, où les plumes grincent sur le parchemin; autour de la table de famille, où les enfants de différente taille, (( rangés comme les tuyaux d'un sifflet de chaudronnier », piaillent comme- « des canes ou des oisons qu'on effarouche»; aux heures de repos, alors que le père s'assoupit, la tête renversée sur son fauteuil, tandis que la mère prend sur les genoux son dernier né « pour l'amignotter» ; dans la salle, où l'on reçoit voisins et voisines; dans la chambre conjugale où les vieux époux, qui se donnent encore de petits noms d'amitié, discutent sur le mariage de leur fille et pèsent le mérite des prétendants.

Dans ces scènes d'intérieur, les caractères se trahissent plus librement. Ces bonnes gens en déshabillé laissent paraître leur humeur naturell^e, le tour spécial de leur esprit : Mme Vollichon ne retient ni sa vanité ni la violence de son tempérament autoritaire; Vollichon, féroce au Palais i, a pour ses enfants un vrai cœur de père.; entre amis, lorsqu'il se détend,, on découvre chez ce grave procureur un trésor de gaieté puérile et vulgaire. « Il y a longtemps, lui dit quelqu'un, que j'admire votre manière de parler; il faut que vous ayez un dictionnaire de quolibets que vous avez appris par cœur, pour les prodiguer comme vous faites.» A Nicodème, qui lui demande de noyer ses fautes « dans le fleuve d'oubli » : « Voilà bien débuté, repart-il, les oublies sont chez

1. On a cru voir en lui quelque ressemblance avec le fameux procureur Rolet.

le pâtissier.» Si on Tinvite : «Je vous prends au nxot, dit-il, j'irai demain dîner chez vous et je porterai de quoi manger»; quand on proteste, il explique qu'il portera « ses dents, qui sont des instruments pour manger», et il rit à gorge déployée du succès de son mot à double entente. Furetière ne donne pas ces boutades pour spirituelles. Tant d'autres niaiseries, qu'ailleurs il accumule, sont sans profit comme sans agrément : celles-ci servent, comme tel trait de Molière, à caractériser la personne. De même pour la singulière analyse que donne Vollichon de la tragédie de Cinna ^ : elle n'a de valeur que comme signe de sa vulgarité et de ce défaut de culture qu'on reprochait ordinairement aux personnes de sa profession.

Furetière applique là les procédés du meilleur réalisme. On peut dire d'ailleurs, d'une façon générale, que, lorsqu'il n'a pas cédé à la malveillance ou versé dans la facétie, il a plus approché de la réalité vraie qu'aucun de ses prédécesseurs. Il va mieux qu'eux jusqu'au particulier, il atteint mieux le fond sous l'apparence. Il ne fait rien pour embellir les existences mesquines qu'il évoque ; il ne les enlaidit pas trop non plus. Ceux de ses portraits qui ne sont pas des satires font assez raisonnablement la part du bien et du mal. La conclusion de ses deux principales histoires peut sembler très peu équitable : l'innocente Javotte paiera très cher une heure de folie ; Lucrèce, qui joue joliment son rôle d'hypocrite, après un accouchement secret attrapera à la ^^ln un riche mari : mais en ce monde combien de destinées sont gouvernées selon la justice ?

Puretière poussa même jusqu'à l'extrême le principe de l'exacte imitation. Il ne prend pas la peine d'ordonner les éléments de son étude, parce que tt cette grande régularité » que )es autres romanciers mettent dans leurs ouvrages ne se trouve pas dans la vie. Il ne donne pas de dénouement à la plupart de ses récits, parce que le spectateur qui observe le jeu des passions n'en aperçoit pas toujours le terme : « N'attendez pas, dit-il, que je réserve à marier tous mes personnages à la fin du livre.... Car il y en aura peut-être quelques-uns qui, après avoir fait l'amour, voudront vivre dans le célibat ; d'autres se marieront clandestinement, et sans que vous ni moi en sachions rien. » Une telle conception du roman devait particulièrement déplaire à une génération éprise d'ordre et de logique ; en aucun temps d'ailleurs elle n'aurait pu réussir, puisqu'elle élimine l'intérêt ; raisonnabler ment enfin elle est inacceptable, puisqu'elle élimine presque l'art. Elle dépasse singulièrement en audace les théories de Charles Sorel ; on ne la retrouvera que beaucoup plus tard, et encore sous une forme atténuée. C'est peut-être par là que Furetière se sépare le plus nettement des grands maîtres, ses amis : rien n'est plus contraire à leur esthétique.

Mais si d'eux à lui la différence est grande pour l'arrangement comme pour l'expression, si sa façoa de particulariser et de circonstancier toute chose s'oppose à leur généralisation systématique, si encore la matière de son observation est beaucoup plus étroite, pour la qualité même de cette observation on ne peut pas dire qu'il leur soit très inférieur. Celle de Boileau ne semble ni plus exacte ni plus riche en détails, même dans ses meilleurs morceauxréalistes. La comédie de Racine, les Plai-

deurSyqài représente le même monde à peu près que/e ^Ronian baurgeois, est infiniment plus amusante^ à coup sûr, et plus spirituelle : mais ce qu'il y a Justement d'esprit et de gaieté ne s'accorde pas trop ^vec la nature du sujet; Furetière est mieux dans la note. Que Ton compare, par exemple, ces deux types de plaideuse, Cojlantine et la comtesse de Pimljesche, qui ont été dessinées, paraît-il, d'après le même modèle, la comtesse de Crissé : même en tenant compte de l'avantage que donne le roman de suivre plus au long le développement d'une existence et de l'obligation où était Racine d'esquisser sommairement une figure comique, on doit reconnaître que Furetière est plus près de la vérité : son histoire est traînante, chargée d'incidents iniitiles, d' exagérations de mauvais goût ; mais elle repd sérieusement, âpremenl, le caractère âpre et sérieux de cette passion obstinée de la chicane, funeste à ceux qui en sont possédés, funeste aux autres, qui sème la ruine.

On raconte que les Plaideurs sont nés au cabaret du Mouton blanc, peu de temps sans doute après la publication du Roman bourgeois, puisqu'ils furent représentés en 1668.

Il n'est pas douteux que Furetière, comme Boileau, fut de ceux qui renseignèrent le poète sur les coutumes de gens de loi et sur le vocabulaire du métier. Il n'est pas moins certain que Racine avait lu le roman de son ami et qu'il en a tiré profit ^.

1, On s'en aperçoit, même à de menus détails : « notre ami Drolichon» rappelle VoUichon ; — CoUantine connaît un juge fort dévot dont un carme déchaussé « fait tout ce qu'il veut » :

Monsieur, pore Cordon vous dira mon affaire,

crie la comtesse de Pimbesche à Dandin ; — le juge Belastre réserve une place commode à sa maîtresse « pour voir les pendus

Molière Ta lu pareillement ^ ; il a dû retrouver là, avec plaisir, dans sa franchise, dans sa rondeur, cette langue de sa bonne ville qu'il a si bien fait parler à ses bourgeois et à ses bourgeoises les plus près du peuple :

Il [Nicodème] rencontra dans la salle la mère et la fille, toutes deux bourgeoisement occupées à ourler quelque linge pour achever le trousseau de Faccorciée. Le froid accueil qu'elles lui firent le surprit un peu.... « Certes, ma bonne maman, dit-il, votre fille vous aura bien de l'obligation, car je me doute bien que ce linge à quoi vous travaillez est pour elle. » La prétendue belle-mère lui répondit assez brusquement : « Oui, Monsieur, c'est pour elle ; mais il vous passera bien loin du nez. Je vous trouve bien hardi de venir encore céans, après nous avoir voulu affronter. Là, là, ma fille est jeune et ne manquera pas de partis ; nous ne sommes pas des personnes à aller plaider à rofflcialité pour avoir un gendre.... Julienne, allez quérir un papier là-haut sur le manteau de la cheminée, que je lui fasse voir son bec-jaune. » Quand il fut apporté : « Tenez, dit-elle, voyez si je parle par cœurl »

Nicodème s'écrie, après avoir lu : « Voilà une pièce que quelque ennemi me joue ; s'il ne tient qu'à cela, je vous apporte dès demain une mainlevée de cette opposition pardevant notaires.» -

« Je n'ai que faire, répondit-elle, de notaires ni d'avocats ; je ne veux point donner ma fille à ces débauchés et à ces amoureux des onze mille vierges. Je veux un homme qui soit bon mari et qui gagne bien sa vie *. »

N'est-ce pas là le brusque langage d'une Mme

et les roués qu'il faisait exécuter » (II, p. 66} ; on sait la propo. sition que fait Dandin à Isabelle :

N'avez-vous jamais vu donner la question ?

Venez, je vous en veux faire passer Tenvie.

1. Et parfois il s'en souvient. Le « gros Plutarque à mettre mes rabats» de Chrysale est pris de Furetière (II, p. 49), qui peutêtre avait lui-même emprunté ce trait à Rabelais.

Jourdain? Recevrait-elle autrement un prétendant de sa fille qu'elle supposerait infidèle?

De plus d'un passage du Roman bourgeois on pourrait dire très justement ce qu'on a dit à tort de l'ensemble : que c'est du Molière mis en poussière ^. Rien du plan harmonieux ni de la large manière des classiques. Ce ne sont que des matériaux jetés pêle-mêle sur le chantier ; ils sont même, comme on a vu, de qualité fort inégale ; mais quelques-uns sont bien choisis : ils sont solides.

N'oublions pas enfin que Furetière a travaillé à frayer la voie aux classiques en sapant, avec autant de décision que Sorel, les conventions irréalisables de la littérature artificielle. Son Roman bourgeois est aussi, et pas-dessus tout, un « anti-roman».

Directement il critique les « longs galimatias » des histoires à la mode, les efforts qu'on y fait « pour trouver le merveilleux et le surprenant». Il se moque de leurs descriptions pompeuses qui défigurent tout, pour tout embellir. Si ces beaux auteurs s'avisaient de représenter la place Maubert, ils en changeraient « les boutiques en porches et galeries » ; « il faudrait du moins qu'elle fût aussi belle que celle où se faisaient les carrousels dans la galante et romanesque ville de Grenade ». S'ils représentaient l'église des Carmes, ils la voudraient aussi magnifique que le temple de Diane à Éphèse ; ils en couvriraient les murs de jaspe et de porphyre : « car, dans le pays des romans, les pierres précieuses ne coûtent pas plus que la brique et que le moellon». Furetière ne juge pas moins ridicules les procédés trop commodes dont on use pour ramasser

1, Fr. Wey, Revue contemporaine, juillet-août 1852.

les personnages dont on a besoin sur quelque rive lointaine, voyages inopinés, tempêtes qui viennent toujours à propos; — ces inventions «usées», «rapetassées», dont on ne se lasse pas: les portraits égarés, les bracelets de cheveux dérobés, les faux bruits répandus par des rivaux ^, les enlèvements, devenus si communs en ces livres qu'on a vu «des gens qui, pour marquer l'endroit où ils en étaient d'une histoire, disaient : « J'en suis au huitième enlèvement», chacun précédé, bieji entendu, d'un interminable combat entre l'honneur et l'amour ^, Ce qu'il y a de meilleur dans ces romans, ce sont les belles gravures qui en ornent les premières pages 3 : cela du moins est inofïensif, tandis que la perpétuelle glorification des passions amoureuses finit par corrompre les âmes tendres.

La plupart de ces reproches avaient été faits déjà à tous les romans héroïques. Dans les œuvres les plus récentes, le Grand CyruSy la Clélie^ Furetière raille plus précisément les délicatesses de sentiments trop raffinées ; les portraits si généraux : « riche taille», «yeux bleus et bien fendus», « cheveux blonds et bien frisés », signalements trop vagues des personnes * ; l'habitude de faire figurer, sous un travestissement grec, perse, numide ou romain, les figures les plus marquantes de la Cour et de la ville. Ne va-t-il pas jusqu'à supposer que l'on paie pour avoir l'honneur d'être ainsi compté entre les héros et les « belles âmes»? Ne publie-t-il pas un « état et rôle » où est fixé, au plus juste, « le prix des places d'illustres et demi-illustres qui sont à

Vendre» 0n de tels livres : tant pour un principal héroS) tant pour une héroïne, tant pour une place de premier écuyer ou de demoiselle confidente, beaucoup moins naturellement pour une situation de rival malheureux, quarante sous pour avoir son noni inis en anagramme ^ ? Cette supposition explique que ces portraits soient flattés comme ils sont, et qu'on voie si beaux et blancs sur le papier des personnages «qui sont bien laids et bien basanés en chair et en os 2».

Qu'on lise maintenant le dialogue des Héros de roman, que Boileau composa et récita dans les salons au moment même où s'imprimait le Roman bourgeois^ : on y retrouvera des traits fort pareils. BoileaU se moque, lui aussi, des huit enlèvements de Mandane {«-Voilà, dit Minos, une beauté quia pass^ par bien des mains ») et de la chasteté de ses ravisseurs j « les scélérats du monde les plus vertueux » ; des amoureux transis- et des monologues où se traduisent les agitations de leur cœur, d'Horatius Codés transformé en faiseur d'impromptus, de Lucrèce devenue galante, de Tomyris, reine des Massagètes, inconsolable d'avoir égaré un madrigal, des fausses nouvelles de morts ou d'infidélités, des billets doux qui n'arrivent pas à leur adresse. Lorsque Pluton a fait dépouiller de leurs oripeaux ces héros de mascarade, un Français, qui vient de descendre aux Enfers, reconnaît en eux des bourgeois de son quartier.

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