T. II, Au lecteur
troublantes : les meilleures parties de plaisir sont d'aller manger un dindon «à Saint-Cloud, chez la Durier», ou, quand vient la belle saison, des petits pois et des fraises, à Vaugirard, au logis du Petit Maure *. Il y a bien, on l'a vu, un enlèvement, mais sans aucune couleur poétique : la demoiselle s'échappe au travers d'un jardin potager, elle escalade sans péril un mur qui se trouve fort bas, ayant été fait pour protéger des choux, « qui sont bien plus aisés à garder que des filles 2». Les dénouements de ces libres amourettes ne sont guère conformes à « la belle galanterie de Carthage et de Capoue » : telle finit par une de ces disgrâces qui sont d^ns l'ordre normal des choses, mais dont les romans, autrefois du moins, ne parlaient pas. Pour avoir voulu trop s'attacher un marquis, Lucrèce se sent prise d'un certain mal qui menace « de lui gâter bientôt la taille » ; elle s'applique tant qu'elle peut à dissimuler ce fatal secret, mais elle est trahie à la fin par l'indiscrétion de sa blanchisseuse : « La pauvre fille est toute mal bâtie ; quand je vais chez elle le matin, je la trouve qui a des vomissements et de si grande maux de ccîeur et d'estomac qu'elle ne peut durer lacée dans son corps de jupe ; elle est toujours avec ses brassières de satin blanc. Toutefois cette pauvre fille ne se plaint pas et cache si bien son mal qu'on ne sait même pas au logis qu'elle soit malade ; l'après-dînée, elle reçoit son monde comme si de rien n'était : c'est la meilleure âme et la plus patiente créature qui se puisse voir^.» Quelques détails d'une brutalité odieuse accentuent encore le caractère de ce com-
330 LE ROMAN RÉALISTE AU XYIl^ SIÈCLE.
mérage : de tels propos, sortant d'une telle bouche, sont un rappel bien fort de la réalité ; ils s'opposeiit^ de façon saisissante j à la littérature d'illusion,- en faisant voir quelle peut être, dans la vie, k conclusion des belles arùours*
On ne rencontre plus, après 1666, de ces grands romans que Furetière ainsi combattait : ïnais il a été sans doute pout' peu de chose dans ce changement du goût. Son effort est intéressant pour nous, puisqu'il est associé à celui de Boileau et d0 Molière, puisqu'il s'est fait sous leurs yeux et certainement avec leur approbation : il lî'a pu dontier de grands résultats, parce que le livi-e ïi'a guère trouvé de lecteurs.
Il reparaîtra au commencement du xviiï® siècle, où il aura cinq éditions en dix ans. Mais, ôti xvii^ siècle, il n'a pas été réimprimé* une seule fois.
On a pu déjà pressentir les raisons de cet insuccès ; nous sommes d'ailleurs éclairés par un témoignage contemporain, dont l'importance est particulière, Gabriel Guéret avait le goût assez sûr, il était hostile, lui aussi, aux grands romans romanesques, qu'il a pris, un à un, dans le Parnasse réformé, pour les tourner en ridicule, un peu à la manière de Boileau ; dans le dialogue intitulé la Promenade de Saint-Cloud, qui n'a été publié que longtemps après, mais qu'il a écrit en 1669, il a expliqué de la façon la plus vraisemblable la résistance qu'a rencontrée le Roman bourgeois : on a jugé injuste et choquante la brutale raillerie dirigée contre Sorel ; le sujet a paru trop bas, trop spécial ; « quelques bourgeois tout au plus » ont pu s'intéresser à ces histoires des Halles ou de la place Maubert,
fruit « de dix ans de conversation au second pilier^». Quel plaisir auraient pu tirer les gens de goût de « ces fréquentes équivoques », de « ces fades allusions», des facéties extravagantes où Tauteur s*est laissé emporter ?
Il ressort de cette critique que la majeure partie du livre, celle qui est faite de grosses charges, de satires trop poussées et trop personnelles, n'agréait pas plus aux contemporains qu'à nous. Les scènes d'étroite et minutieuse observation n'intéressaient pas un public dédaigneux des choses et des gens de la chicane, qui, pour cette raison, ne devait prendre aucun plaisir aux Plaideurs de Racine. Quoique Guéret n'en dise rien, il est certain encore qu'un goût déjà plus délicat et plus sûr devait protester contre la crudité de l'expression, contre l'incohérence de l'ouvrage, contre un manque d'art que Furetière n'excusait pas en affirmant qu'il était volontaire. Ce n'était plus le temps des romans comiques ou bourgeois, et le moment était mal choisi pour exagérer à la fois les défauts et les qualités du genre.