CHAPITRE XIV
AU XVIIe SIÊCI.E.
L'œuvre de Furetière clôt, ou peu &'en faut, la série des rouans comiques ou romans de mœurs. On peut maintenant considérer le mouvenjent dans son ensemble et essayer d'en définir le caractère et la portée.
Il commence en 1623, par le premier Francion^ et se continue sans grandes interruptions jusqu'à 1666, pendant près d'un demi-siècle.
Il est dominé, au début, par l'influence des romans picaresques, dont les traductions continuent à s'imprimer ou à se réimprimer, — et qui par leur succès invitent les écrivains français à une concurrence. Même dans la suite, des rapports persistent entre les deux groupes.
Comme les Espagnols, nos auteurs opposent ouvertement leurs ^ ouvrages aux romans romanesques, et successivement aux formes qui sont le plus en faveur : à ce qui survit du roman chevale-
resque, au roman pastoral, au roman d'héroïsme et de galanterie. Aux «piperies, mensonges et impossibilités i» des grands récits fabuleux, ou faussement champêtres ou faussement historiques, ils opposent des récits «véritables» d*« aventures modernes », de médiocres aventures, telles qu'il en pourrait arriver de pareilles aux gens qu'on connaît ^. Au lieu de héros chimériques, ils représentent « naïvement » des personnes de condition moyenne, qui ne sont ni très bonnes ni très méchantes, ainsi que la plupart des hommes. Au lieu de l'existence idéale qu'elle rêve, ils offrent à leur époque, en une image qu'ils disent fidèle^ l'existence qu'elle vit.
Comme chez les Espagnols, les incidents sont très peu liés. Même pour le personnage central, qui seul d'ordinaire maintient une sorte d'unité, les changements de fortune se succèdent de façon brusque et imprévue. Des histoires épisodiques coupent l'action principale, et celle-ci, puisqu'il n'y a pas de progression régulière, s'arrête quand il plaît à l'auteur. Sorel s'y est repris jusqu'à trois fois pour conduire Francien jusqu'au mariage. Les persécuteurs du berger Lysis ne s'interrompent que par lassitude. Le Gascon extravagant ne finit pas ; ni Polyandre, ni le Roman comique, ni le Roman bourgeois n'ont eu la suite que leurs auteurs faisaient prévoir.
Ce défaut de liaison et de logique vient surtout de ce que les romanciers des deux pays, attachés surtout aux manifestations de surface, ne se sont pas assez souciés de pénétrer jusqu'à l'être inté-