Roman bourgeois, I, p
avocats, gens de lettres, pédants de collège, comédiens, domestiques, gardiens de prison...), les usages (modes, politesse, façons de parier, divertissements, nouveautés de toute espèce), tous les aspects, en somme, de la vie, surtout de la vie en public. Cela peut être constaté même par des observateurs un peu superficiels ; cela ne perd pas trop à être présenté dans un certain désordre.
A ces romans il ne faut pas demander une philosophie bien profonde : mais en presque tous apparaissent des dispositions pessimistes, plus fortement accentuées sur les points où l'école adverse a plus particulièrement exagéré son idéalisme, par exemple, sur les femmes, sur l'amour. Ils apportent la désillusion, ils désenchantent.
Parce qu'il y a ailleurs trop de sensibilité, ici il n'y en a pas assez. Comme chez Mateo Aleman, Espinel ou Quevedo, la tendresse manque chez Sorel, chez Du Bail, chez Scarron, chez Furetière et, avec la tendresse, la sympathie, la pitié. C'a été, à coup sûr, un de leurs plus grands défauts aux yeux de leurs contemporains que cette indifférence par trop réaliste, de n'émouvoir jamais, ou presque jamais, de n'intéresser sérieusement à personne. La bienveillance relative que Sorel semble éprouver pour les bourgeois, ses compères, Scarron pour la pauvre troupe des comédiens s'exprime sur un ton un peu railleur, qui la gâte. Aucun n'a paru bien comprendre que l'intérêt fait le plaisir, qu'il est, aussi bien que la vérité, un élément essentiel de l'œuvre d'art.
Nos romans de mœurs présentent encore avec les romans picaresques cette analogie qu'ils affirment autant qu'eux leur utilité morale. On a vu quelle place tenaient dans Guzman d'Alfarache,
par exemple, ou dans Marcos de Obregon, les réflexions, les exhortations sages, môme les sermons. En France, en un siècle où la moralité a été une des préoccupations les plus générales, il ne faut pas s'étonner de retrouver la même tendance : cette attitude s'imposait en quelque sorte à des écrivains qui, sous prétexte de représenter le monde comme il était, s'arrêtaient parfois à des images assez vilaines. Il leur importait fort que leur intention ne fût pas mal interprétée. Molière tiendra plus tard à montrer, dans la préface du Tartuffe^ que «le théâtre a une grande vertu pour la correction», et Racine, dans la préface de Phèdre, qu'il n'a point fait de pièce « où la vertu soit plus mise en jour», puisque « le vice est peint partout avec des couleurs qui en font connaître et haïr la difformité». Sorel prend en maint endroit des précautions analogues : il félicite Francion lui-même d'avoir gardé « toujours de très bons sentiments pour la vertu», alors même qu'il se laissait emporter à la débauche et i la volupté : « Vous avez- même fait, ajoute-t-il, quantité de choses qui ont servi à punir et à corriger les vices des autres ^. » Polyandre, assure-t-il, présente aux hommes « des censures vives de la plupart de leurs défauts, sous la simple apparence de choses joyeuses, afin qu'ils en soient repris lorsqu'ils y pensent le moins 2». De Lannel sème son hardi Roman saiyrique de sentences morales, qu'il signale à l'attention par un artifice typographique. « J'instruirai en divertissant, dit Scarron, de la même façon qu'un ivrogne donne de l'aversion pour son vice et peut quelquefois donner du plaisir par les impertinences que lui fait faire