‹ Le roman réaliste au XVIIe siècleChapitre 17 sur 188 · Dialogue des chiens · texte numérisé non relu

Dialogue des chiens

d'insensibilité qui leur fait dissimuler comme des faiblesses les émotions les plus naturelles.

Un autre de leurs traits, c'est ce goût passionné de l'aventure où se reconnaît aussi le tempérament espagnol. L'inconnu les attire : ils croient toujours, comme dit Guzman, qu'ils vont « découvrir des terres nouvelles » ; une ivresse les prend de voir s'ouvrir devant eux le monde si grand. L'attrait de la vie libre pour eux est tel qu'ils trouvent du plaisir à dormir à la belle étoile, sur une aire, au milieu d'un champ, qu'ils s'enfoncent aussi joyeusement dans une paillasse de taverne qu'entre deux draps de toile de Hollande ^.

Délices des marches errantes, incertitude glorieuse du lendemain ! Assis à la somptueuse table d'un prélat romain, choyé et dorloté chez une riche bourgeoise de Séville, Guzman' regrette amèrement cette liberté « qu'on ne saurait payer de tout l'or du monde » et, comme il dit, « le sang lui bout ».

On reconnaît enfin chez tous les picaros une qualité qui est bien encore de leur pays, une qualité précieuse et charmante que les Espagnols ont appelée d'un nom qui n'est qu'à eux : la conformidad. La conformidad est peut-être un héritage des anciens maîtres de cette terre ; elle a quelque ressemblance avec le fatalisme oriental, mais elle s'en distingue par ce qu'elle comporte de patience, de gaieté et de confiance sereine. Elle est le secret d'accepter les choses comme elles viennent, de se distraire et de se consoler ; elle rend Ja joie facile, et l'on dirait qu'elle désarme le destin. Le malheur est à peine passé, que déjà on l'oublie ; même quand il est là et qu'il est tolérable, on le supporte plus allègrement qu'ail-

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