‹ Le roman réaliste au XVIIe siècleChapitre 18 sur 188 · Cervantes, Vllluslre Servante · texte numérisé non relu

Cervantes, Vllluslre Servante

leurs. C'est cette théorie de la résignation qu'exprime si ingénument Sancho, quand on vient de le berner : « De telles disgrâces ne se peuvent guère prévenir : quand elles arrivent, il n'y a rien de mieux à faire que de plier les épaules, de retenir son souffle, de fermer les yeux et de se laisser aller où le sort et la couverture vous envoient ^. »

Lazarille, Guzman, don Pablo savent garder dans leurs plus fâcheuses traverses une gaieté qui colore de teintes riantes une vie souvent dure : ils sont, comme leur camarade Estévanille, « garçons de bonne humeur » ; Marcos de Obregon emploie tout un chapitre à célébrer cette grande vertu picaresque, la conformidad, et c'est, comme il convenait, la conclusion de son histoire.

Ce sont ces traits communs qui chez eux dominent. L'on peut donc trouver qu'ils se ressemblent trop. Il y aura de ce côté-là des progrès à faire, et le romancier réaliste n'échappera tout à fait à la con« vention que lorsqu'il saura dégager dans chaque personne le caractère éminemment distinctif. Il y aurait cependant des réserves à faire. Certaines nuances sont marquées : don Pablo est un fripon autrement décidé que Lazarille, victime de la faim et de la nécessité ; Guzman est plus raffiné que l'un et que l'autre ; quand il moralise, ce n'est pas sur le même ton que Marcos de Obregon ou qu'Alonso.

Quant à la philosophie de ces romans, elle est bien celle qu'on pouvait attendre des personnages qui s'y confessent.

Tous ont la prétention de faire servir leur expérience à l'instruction des autres hommes. « Ami

h Don Quichotte^ I« parUe, liv. III, ch. xxi.

lecteur, déclare Guzman, mon œuvre ne tend qu'à ton profit.... Ici je reçois les bastonnades, et toi Ta vis de les bien éviter.... » Ces leçons ne sont guère compliquées. Elles peuvent se réduire à peu près à ceci : la faim est mauvaise conseillère ; on imite plus aisément les défauts des autres que leur vertu ; il n'est pas d'exemple plus pernicieux pour des enfants que celui de leur père, que celui du maître pour le valet. Un bien mal acquis s'en va comme il est venu. Il ne peut y avoir d'association loyale entre des fripons, et c'est leur châtiment de ne pouvoir se fier à personne ^. Triste bagage que les illusions ! Il faut les perdre, une à une, et on ne s'en délivre pas sans dommage. L'espérance est comparable à «un petit enfant courant à cheval sur un bâton par une place unie, un étendard de papier à la main » ; la réalité ressemble à « un vieux bonhomme chauve, manchot et boiteux qui, se traînant sur deux béquilles^ irait à l'escalade d'un fort bien défendu ^ ». L'on n'est homme que lorsqu'on a marché sur ces béquilles. La vie est une lutte dure : « Chacun vit pour soi, pille qui peut piller ^. » On est vaincu d'avance si on ne s'est pas guéri de la vanité, par laquelle on offre aux autres tant de prise*, ou encore si l'on se laisse entraîner par quelque passion, surtout par « cette ardeur enragée de l'amour * ». Il faut se garder des femmes, qui sont toutes coquettes, dépensières, infidèles : le sage ne se laisse pas plus toucher par leurs larmes que par leurs sourires •. L'honneur est un vain pré-

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