De la connaissance des bons livres, p
Polyandre un fil ténu ; le Roman bourgeois n'est qu'une suite de scènes détachées.
L'avantage est que la description ' des milieux gagne généralement dans les romans français en richesse et en profondeur. Guzman d'Alfarache, le plus substantiel peut-être des romans picaresques, offre des images trop variées, des constatations rapides faites dans tous les mondes, en Italie comme en Espagne. Dans un domaine plus étroit, nos romanciers poussent un peu plus loin leur enquête.
Le Roman salyriquey certains chapitres du Francion et du Page disgracié nous renseignent avec une précision relative sur les mœurs dé la noblesse ; le Gascon extravagant^ le Roman comique sur quelques provinciaux de la classe moyenne ; les paysans des environs de Paris, des Bourguignons, des Champenois apparaissent dans Francion, dans le Berger extravagant
L'étude vraiment pénétrante et forte est celle de la bourgeoisie parisienne. Sorel et Furetière en sont tous les deux, ont toujours vécu au milieu d'elle, sont profondément imprégnés de son esprit. La parenté de sentiments qu'ils ont avec elle ne les empêche pas de la juger. Ils en voient et ils en soulignent les défauts un peu puérils comme les qualités solides.
Ils ne se contentent pas des remarques les plus générales. Regardant de plus près, ils aperçoivent des variétés, des groupes distincts. Ils définissent, en les opposant, les Parisiens de la vieille école, esclaves des traditions, ennemis de toute nouveauté, rigoureux en religion et en morale, économes, contents d'une existence modeste et régulière, fiers d'avoir toujours travaillé et de ne rien devoir à personne; — d'autre part, la génération nouvelle,
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qui aspire à s'élever, à briller, à jouir de son bien l se mêler à la vie mondaine, qm se forme y^
grande politesse en lisant If ^'"«"y;^,^ Jjd quentant les «académies ., du q«f f '^^^ f/J^ à ce jeu, quelque chose de la chasteté et de la probité d'autrefois. Ils marquent, sur le fond commun, les différences qui séparent le grand bourgej
le moyen et 1. petit, Mme R^g^-f' P^^ ff ^1^; mère de conseillers et de présidents, et Dame Pernelle, l'humble marchande de la ;;î^ ^amt- Denis ; - les différences encore qu'etab issent les S™ professions : ainsi ils ne confondraient «as l'homme de loi avec l'homme qui tient bouîfque, ni, parmi les gens de loi, le juge avec l'avocat, l'avocat avec le procureur.
Furetière, comme on a vu, Va plus avant encore dans l'analyse, lorsque, dédoublant «« JoUichon ie procureur et l'homme' privé, il repMsente en lui parallèlement les défauts inhérente à son métier ceux qui lui sont plus personnels et, demere, ce au'il a de vertus domestiques.
Toutes ces parties bourgeoises des romans comiques s'accordent, se confirment les unes 1^ autres Si on les joint aux Caquets de l'accouchée, aux'cueils de satires, l'on doit dire que la classe moyenne s'est exprimée alors avec beaucoup de force dans ses sentiments vrais comme dans les formes extérieures de son existence, - aussi fortement que se sont exprimées ^il «u^s, dans grand roman, sur le théâtre, les aspirations de la société aristocratique.
Le réalisme de nos auteurs est très conscient : il s'affirme en déclarations tout à fait nettes. 11 est malheureusement compromis pat de fâcheux voi-
CARACTÈRES GÉNÉRAUX feU ROMAN DE MŒURS. 347
sillages. Le romanesque, auquel on prétend résister, on Taccueille parfois, pour faire passer le reste, pour gagner certains lecteurs, tion seulement, comme avaient fait Aleman et Cervantes, dans les contes ajoutés après coup, mais dans le corps même du récit : il tient trop de place dans la seconde moitié du Francion, et encore dans le Roman comique.
D'autre part, tous ces romanciers, ou presque touSj se persuadent qu'on ne voudrait pas de la vérité toute nUe^ que leurs peintures « naïves » ne peuvent être bien accueillies que s'ils les assaisonnent de traits satiriques, de facéties et de singularités. Leurs histoires se disent « comiques », s'efforcent de l'être, avec plus de bonne volonté que de bonne grâce. Lysis, le berger, est « extravagant», le Gascon de Du Bail se fait passer pour tel. Hortensius, Gastrimargue, Orilan, Ragotift, Charroselles^ ces grotesques, déraisonnent ou grimacent au travers du Francion, du Polyandre, du Roman comique, du Roman bourgeois. La bouffonnerie s'y étale, licencieuse au début, même obscène (dans le premier Francion), imitée parfois de Rabelais, de Despériers, de Béroalde de Verville, plus décente dans la suite, mais poussée alors vers le burlesque, qui commence à sévir. Cela a pu convenir à la bourgeoisie la moins raffinée, où s'est continuée longtemps ce qu'on appelle la veine gauloise; mais c'est cet élément emprunté qui a le plus altéré le caractère réaliste de nos romans ; c'est par là encore qu'ils ont le plus vite vieilli.
Les Espagnols, sauf Quevedo, s'étaient mieux gardés de cette erreur.
Quevedo, du moins, a beaucoup d'esprit et des qualités très brillantes. Parmi les autres conteurs
picaresques, il y a de très bons écrivains, comme Tauteur de Lazarille, comme Aleman, et un très grand, qui est Cervantes.
Chez nous, Scarron seul vaut par la forme et, par endroits, Tristan THermite. Sorel, De Lannel, Du Bail, Furetière ont à leur service une langue riche, toute la langue française, celle du peuple aussi bien que celle des salons, celle du jour et celle de la veille : ils y puisent très librement, se souciant très peu des théoriciens du « bon usage », de la hiérarchie des mots, de la déhcatesse de ces mondains « nourris parmi les dames » qui auraient voulu purifier même VAstrée ^, des scrupules risibles des Précieuses. Par.malheur, ils en usent faiblement à l'ordinaire ; ils sont souvent gauches et lourds ; ils se soucient peu de la perfection, ils ignorent le prix du travail ; ils manquent aussi bien de l'art qui sait choisir et combiner les termes que de l'imagination qui organise. '
Gomment ont été accueillis ces essais de roman de mœurs?
En vingt-trois ans, de 1623 à 1646, le Francion a eu dix-sept éditions ; de 1646 à la fin du siècle, il n'en a plus eu que neuf.
En dix-neuf ans, de 1627 à 1646, le Berger extravaganl a eu sept éditions ; ensuite on ne l'a plus réimprimé.
La Chrysolite, le Gascon extravagant, le Page disgracié, le Polyandre n'ont eu chacun que deux éditions ; au xvii® siècle, le Roman bourgeois n'en a eu qu'une. Après 1660, Francion seul se maintient, avec le Roman comique.
1. Voir la belle Histoire de la langue française de F. Brunot, t. III, 1" partie, p. 154.
Pendant un temps, qui a été assez court, ces livres n'ont pas manqué de lecteurs. C'est le moment où les Caquets de V accouchée sont imprimés huit fois, où paraissent tant de petites pièces de même nature, de même esprit, où la classe bourgeoise est assez fortement constituée pour avoir une littérature opposée à celle de l'aristocratie, et même un art. C'est alors qu'on voit des transfuges du genre héroïque, comme Du Verdier, comme Du Bail, s'essayer dans le genre «bas», brûler ce qu'ils avaient adoré. Cette littérature ne semble pas avoir jamais été très considérée. Sorel, pourtant fort convaincu de l'excellence de ses œuvres et de l'utilité de son effort, n'a voulu signer ni le Francion, ni le Berger extravagant, ni le Polyandre ; l'auteur du Gascon extravagant a cru « qu'il ne fallait point faire voir son nom pour autoriser cette pièce comique. » Mais, si l'on ne tire aucune gloire de ces romans, du moins ils se débitent très suffisamment. Même l'ennuyeux Berger extravagant est pour le libraire Toussaint du Bray d'un assez bon profit.
Puis, pendant les vingt années qui suivent, le succès très sensiblement diminue. C'est d'abord, bien entendu, la faute des livres qui se trouvent décroître en intérêt, en valeur. Quoi d'étonnant que le Polyandre, par exemple, ait été moins goûté que le Francion, plus cohérent, plus amusant, plus original et plus fort?
Mais le Francion même est moins lu. Scarron ne se fait accepter que parce qu'on ne résiste pas à sa gaieté. Furetière, malgré ses mérites, ne rencontre qu'indifférence : ce qu'il y avait dans son livre de solide et de neuf est condamné avec le reste>
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Il faut donc admettre que cette littérature, essentiellement bourgeoise, a fini par ne plus trouver, même dans la bourgeoisie, de public capable de l'apprécier et de la soutenir. Depuis des années, à Paris surtout, la classe moyenne tendait à se diviser en deux groupes, entre lesquels la distance progressivement s'élargissait : Tun s'efTorçant de se rapprocher de T aristocratie, Tautre continuant à vivre à l'ancienne mode, petitement, en robe de serge ou en habit de ratine, rejeté peu à peu vers le peuple. Ce groupe-là naturellement ne lit guère : la Civilité puérile, les Quatrains de Pybrac, qui sont sa politesse et sa philosophie, quelques livres de piété, dont la Fleur des Saints, quelques libelles, des histoires de larrons, de vieux contes : Grisée lidis ou Robert le Diable. Le premier, pénétrant dans la société polie, l'accroît en nombre et en autorité, en adopte les préférences et contribue à les imposer. Comme il a à faire l'apprentissage de la vie mondaine, c'est dans les belles histoires, dans VAsirée d'abord, plus tard dans le Cyrus et dans la Clélie ^, qu'il va chercher des leçons de galanterie et de politesse, comme on en avait cherché autrefois dans les Amadis ^. On se soumet au jugement des dames, qui a toujours dominé en ces milieux. « Cette belle moitié du genre humain », comme dit Martin de Pinchesne, est devenue «maîtresse de la gloire des hommes^»; c'est en matière de romans que son autorité est le moins discutée, et il est clair que les romans comiques n'étaient guère faits pour lui plaire.
Même dans ce qui reste entre les deux groupes de