Préface des Œuvres de Voiture
bourgeoisie instruite, intelligente et sensée, le goût visiblement a changé. Une raison plus sévère aime à voir régner partout cette régulière ordonnance dont l'antiquité offre les modèles ; on se détourne du réalisme brutal : on est prêt à comprendre et à appuyer le naturalisme classique.
Seule, la bourgeoisie provinciale, plus conservatrice des anciennes traditions et de T ancien esprit, restera fidèle encore au Francion : à partir de 1640, sur dix-huit rééditions de ce livre, neuf sont imprimées en province, quatre à l'étranger, contre cinq imprimées à Paris.
On voit que le succès de nos romans de mœurs a été d'assez brève durée. Ont-ils du moins exercé une influence?
Pendant un certain temps, avec les traductions des histoires picaresques, ils ont contre-balancé le prestige du roman pastoral et du roman héroïque. Mais, quoiqu'ils aient toujours conservé à leur égard une attitude offensive, ils ne semblent pas leur avoir fait de tort, parce qu'ils n'ont guère atteint leur public. Ils se sont développés parallèlement à eux, comme la farce a vécu à côté de la tragi-comédie. Du Francion au Roman comique, la littérature d'imagination gagne plus de terrain qu'elle n'en perd, à mesure que s'élargit la société mondaine. Les grands maîtres classiques sauront seuls lui résister efficacement, encore n'en triompheront-ils pas en un jour, ni jamais complètement.
. Sans doute Ton voit le roman romanesque luimême se rapprocher insensiblement de Iêi vérité. Il y avait déjà en ce sens un progrès des Amadis ou de Gérard d'Euphraîe à VAstrée, où se reflète par endroits la vie contemporaine, où Sorel reconnaît
que « plusieurs aventures sont dans le genre vraisemblable». Ce progrès se continue de façon assez régulière. En 1656, Tabbé de Pure a le droit de constater que, dans les derniers romans qu'on a vus, « l'extraordinaire ne laisse pas d'être raisonnable», il reconnaît cette limite à l'invention : « les lois du probable et de l'apparent^». L'auteur d'Ibrahim affirme dans sa préface qu'il a observé « les mœurs, les coutumes, les lois, les religions et les inclinations des peuples », qu'il a voulu donner à son^puvrage des fondements historiques. L'on sait bien ce que vaut cette prétention historique de Mlle de Scudéry, à quels travestissements elle aboutit, à quels plaisants anachronismes ; mais l'on sait aussi qu'elle l'a forcée à écarter tout à fait le merveilleux ; l'on sait ce que cette demoiselle a fait entrer dans le Cyrus, dans la Clélie de la société de son temps, du décor de sa vie, de ses occupations : galanterie ou politique, de sa sensibilité raisonnable, des idées qui l'intéressaient — de portraits aussi et de caractères de personnages connus, depuis le duc d'Enghien jusqu'aux beaux esprits du Marais, défigurés sans doute par le déguisement antique et trop flattés, reconnaissables cependant, puisqu'ils n'étaient mis là que pour y être reconnus. A coup sûr, toutes les critiques de Furetière portent, et celles de Boileau : mais il y a quelque fond réel sous la mascarade et même, sous la convention doucereuse, une psychologie appliquée aux choses de l'amour, moins variée que chez D'Urfé,. mais plus subtile, où l'on reconnaît le progrès de la culture générale et de l'analyse. Lorsqu'on lit ces déclarations de Mlle de Scudéry, ou de son frère : « Pour faire connaître parfaitement