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La Bruyère, De la Société eî de la Conversai ton

.160 LE ROMAN RÉALISTE AU XVIje SIÈCLE.

L'on imprime, en 1668, un Abrégé de la Cléopâire. Essai, beaucoup plus intéressant, de fiction allégorique (philosophique, politique, sociale), présentée sous la forme de voyages extraordinaires, qui commence par la Terre australe connue, de G. de Foigny, par VHisloire des Sévarambes de Denis \airasse, qui, se continuant plus tard par le Télémaqne et les Aventures de Jacques Massé, accroîtra la dignité du roman en le chargeant de pensée.

En 1669, les Lettres de la religieuse portugaise (Mariana Alcaforada), traduites par Guilleragues, étonnent d'abord comme un cri de passion vraie après tant d'expressions nobles et retenues d'une sentimentalité de convention i ; mais bientôt elles enchantent. On les réimprime vingt fois en trente ans On les imite. L'Histoire des amours de Cléanle et de Bêtise de la présidente Ferrand, qui ne sont guère qu'une confidence, ses Lettres au baron de Breteml annoncent encore dans la littérature l'éveil de cette sensibilité qui deviendra une des modes du siècle suivant.

Pendant que l'imagination et la fantaisie se donnent libre jeu dans les contes de fées, en deux genres, tous les deux très féconds, l'on remarque certaines tendances favorables au réalisme : par là se préparera en quelque mesure son développement futur.

D'un côté, des histoires courtes, se donnant généralement comme « comiques et galantes », dont les personnages sont des Français du temps, non «des Grecs ou des Arabes» d'autrefois «, des Français de toute condition ; qui ont pour matière des anecdotes contemporaines, des effets des pas-

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sions régnantes ^, et pour décor des quartiers de Paris ou des coins de la banlieue parisienne, Bezons au moment de la foire, Suresnes dans la saison des vendanges.

De l'autre, des Mémoires : ceux-ci, vrais dans le fond, romancés dans le détail, comme ceux de Mme de Villedieu : Mémoires de la vie de Henriette- Sylvie de Molière; ceux-là, apocryphes et chargés d'inventions de toute sorte, mais où le falsificateur essaie de faire illusion par la précision des circonstances, par un certain air naturel, comme les Mé~ moires de M^ L, C. D, R. (le comte de Rochefort) ou les Mémoires de M. d'Artagnan, par Courtils de Sandras, deux sources des Trois Mousquetaires. Il faut y joindre tant de « nouvelles historiques » ou d' « histoires secrètes », où Ton tente de rafraîchir la banalité des intrigues galantes en les attribuant à des personnes plus ou moins illustres, en les situant dans un cadre intéressant par lui-même, reconstitué avec une certaine exactitude : le Don Carlos de Saint-Réal, le Prince de Condé de Boursault, V Histoire secrète de Catherine de Bourbon par Mlle Caumont de la Force, Hippolyte, comte de Douglas, par Mme d'Aulnoy, sans parler de ses fameux Mémoires de la Cour d'Espagne,

C'est à propos de Mme d'Aulnoy que Bayle, dans son Dictionnaire ^ s'élève contre « la liberté qu'on prend de publier les Amours secrètes, VHisloire secrète, etc., de tels et tels seigneurs, fameux dans l'histoire». «Les libraires, dit-il, et les auteurs foût tout ce qu'ils peuvent pour faire accroire que

1. Par exemple, les Désordres de la bosselle^ Paris et Lyon, 1682, in-12.

2. Au mot NiDHARD. Voir les Nouvelles de la République des IçlireSy cet. 1684, Catalogue des livres nouveaux, art. VIII,

ces Histoires secrètes ont été puisées dans des manuscM'its-anecdotes : ils savent bien que les intrigues d'amour et telles autres aventures plaisent davantage quand on croit qu'elles sont réelles que quand on se persuade que ce ne sont que des inventions. De là vient que l'on s'éloigne autant que Ton peut de Tair romanesque dans les nouveaux romans, mais par là on répand mille ténèbres sur l'histoire véritable.» Bayle, à coup sûr, n'avait pas tort: le roman historique a, de tout temps, faussé l'histoire ; mais l'on voit bien aussi ce qu'à cette époque les conteurs ont gagné à fixer ainsi des limites à leur imagination, à s'imposer l'obligation de respecter la vérité des événements importants et, dans une certaine mesure, celle des mœurs.

N'est-ce pas à cette série que se rattacheront les chapitres de Gil Blas, qui sont une chronique de la Cour d'Espagne au temps de Lerme et d'Olivarès? N'est-ce pas assez près de là qu'il faudrait placer, respectueusement, en l'éloignant de tout voisinage suspect, l'exquise Princesse de Clèves'^

Aimant « le vrai en toutes choses », comme dit Segrais, Mme delà Fayette s'est renseignée, avant d'écrire, sur les « dernières années du règne de Henri Second», sur les principaux personnages qui faisaient figure à la Cour, sur leurs alliances et sympathies, sur les influences qui s'opposaient, sur les distractions journalières, sur les préoccupations politiques du moment. Elle a puisé ces informations à des sources assez sûres, surtout dans les œuvres récemment publiées de Brantôme. Dans le tableau de la Gourde France qui sert d'introduction à la nouvelle et plus loin dans les circonstances historiques dont elle enveloppe l'action, elle se

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tient aussi près que possible de la vérité des faits.

Il ne faut pas lui demander davantage. Son époque était assez indifférente à la couleur locale : elle s'en désintéresse plus que personne. Elle ne semble pas se douter que d'un siècle à' l'autre les façons de penser, de sentir avaient changé. De là un perpétuel anachronisme, moins accentué évidemment et beaucoup moins ridicule que dans les romans de Mlle de Scudéry,. puisqu'il y avait, malgré tout, quelque rapport entre le monde qu'elle avait ^sous les yeux et l'aristocratie magnifique du temps de Henri Second.

Quant au fond de l'œuvre, on y discerne encore plus d'une ressemblance avec le roman de galanterie héroïque. Les aspects des choses n'y sont notés que rarement et avec une sobriété excessive (mince décor, en somme, que le pavillon de Coulommiers, le jardin de fleurs, et l'allée de saules, le long du petit ruisseau). On sait à quoi se réduit la description physique des personnes : Marie Stuart est «parfaite... pour le corps», comme pour l'esprit ; le duc de Nemours est « l'homme du monde le mieux fait et le plus beau» ; pour Mademoiselle de Chartres, « la blancheur de son teint et ses cheveux blonds lui donnaient un éclat que l'on n'a jamais vu qu'à elle, et son visage et sa personne étaient pleins de grâce et de charme». Comparez l'insignifiance de ces expressions laudatives, je ne dis pas aux portraits de Saint-Simon ou d'Hamilton, mais à ceux qu'avait tracés de certaines dames de la Cour un autre mondain, qui fut des amis de Mme de la Fayette, Bussy-Rabutin : «Madame Bélise (Mme de Montglat) a les yeux petits, noirs et brillants,... le nez un peu troussé...» -— La comtesse de Fiesque avait « la forme du visage

longue ; il n'y avait eu qu'elle au monde qui s'était embellie d'un menton pointu ^, » Voilà des traits qui peignent I C'est que Bussy dessinait d'après nature : Mme de la Fayette invente des êtres tout spirituels ; elle lit dans leurs cœurs ; elle regarde à peine leurs visages.

Par un certain côté, ce roman est tout idéaliste. M. de Nemours, Mme de Clèves surtout et M. de Clèves se sentent hors de l'ordre commun, comme les héros cornéliens ; ils sont fiers, comme eux, de rencontrer ou de faire naître des cas exceptionnels où ils peuvent donner leur mesure : « Ah! Monsieur, dit Mme de Clèves, il n'y a pas dans le monde une autre aventure pareille à la mienne ; il n'y a point une autre femme capable de la même chose ». Il leur paraît naturel qu'une âme rare s'impose des obligations plus rigoureuses et de plus cruels sacrifices. Gomme les personnages de Corneille, ils restent assez maîtres d'eux pour se surveiller, pour raisonner, pour peser les motifs avant l'acte qui engage, et c'est pour cela qu'ayant toujours su ce qu'ils faisaient, ils ne regrettent rien, eux non plus, de ce qu'ils ont fait. Mme de Clèves, après son aveu, « trouvait qu'elle ne devait pas se repentir et qu'elle n'avait point trop hasardé ».

Cette scène de l'aveu, qui est le centre du livre, qui passa pour en être la grande nouveauté, qui fut si admirée et discutée, ne rappelle-t-elle pas une situation de Polyeucie 2, que Mlle de Scudéry avait déjà transportée, avec quelques changements, dans le tome III du Grand Cyrus^l Rien de plus cornélien que la triple immolation de Mme de Clèves

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