‹ Le roman réaliste au XVIIe siècleChapitre 181 sur 188 · Letta-e du 23 jaillet · texte numérisé non relu

Letta-e du 23 jaillet

un peu ancienne, et qui retardait. Et c'est de ce reproche que Mme de la Fayette a eu à cœur de se défendre dans la fameuse lettre à Lescheraine où elle assure que son livre est une parfaite imitation du monde de la Cour, qu' « il n'y a rien de romanesque et de grimpé».

Cela ne semble tout à fait exact que de la forme, dont on ne louera jamais assez la mesure et Texquise sobriété. Il estjuste pourtant de reconnaître qu'elle s'est appliquée à faire entrer dans une conception foncièrement idéaliste toute la vérité qu'elle pouvait admettre.

Dans la Princesse de Clèves, si la raison intervient toujours aux heures décisives, elle ne dirige pas la vie sentimentale. Le principe de cette vie lui échappe tellement qu'elle semble plutôt dominée par une sorte de fatalité. Le hasard ici a son rôle, comme dans toute vie humaine. Si on est maître de sa volonté, on n'est pas le maître de son cœur : « Je suis vaincue et surmontée par une inclination qui m'entraîne malgré moi», dit Mme de Clèves. « S'il eût dépendu de vous, lui dit son mari, vous eussiez eu pour moi les sentiments que vous avez pour un autre. »

Contre la violence de la passion on ne se raidit pas toujours, comme chez Corneille. Après les grands efforts, il y a des moments où l'on est brisé, où l'on tremble, où l'on pleure, où l'on s'abandonne : « Mme de Clèves était à la dernière épreuve de sa force et de son courage. » « M. de Clèves avait épuisé toute sa constance..., il ne lui restait plus de courage,» « M. de Clèves s'attendrit en prononçant ces dernières paroles et eut peine a les achever. Sa femme en fut pénétrée et, fondant en larmes, elle l'embrassa avec une tendresse et une douleur

l'âge classique. . 367

qui le mirent dans un état peu différent du sien. » On sait avec quelle fermeté héroïque M. de Glèves reçoit le cruel aveu : « Vous me paraissez, dit-il, plus digne d'estime et d'admiration que tout ce qu'il y a jamais eu de femmes au monde....» Mais assez vite il retombe : il veut connaître le nom de son rival ; sous les formes un peu glacées de la grande politesse, on voit s'élargir, s'envenimer la blessure : la jalousie le rend soupçonneux et injuste. Enfin la morale de ce petit livre est bien éloignée d'un optimisme chimérique. On fait son devoir, parce qu'il est beau de le faire, pensant à ce qu'on doit aux autres, au monde où l'on vit, surtout à ce qu'on se doit à soi-même, sans appeler Dieu à son secours. On fait son devoir, mais on souffre en le faisant, et on souffre de l'avoir fait. Un acte admirable en soi a pour récompense les larmes, le deuil, un chagrin étemel. En se confiant loyalement à son mari, Mme de Glèves empoisonne la vie de cet honnête homme et hâte sa fin. Ce souvenir douloureux se dresse entre elle et le duc de Nemours au moment où elle serait libre d'aller à lui.

Une autre raison, plus forte encore, l'éloigné de lui pour toujours. De la crise morale qu'elle a traversée, elle est sortie, non pas moins amoureuse, mais plus clairvoyante sur la destinée de son amour. Elle a déjà connu la jalousie, et elle a été très malheureuse : elle aurait peur maintenant d'être plus malheureuse encore, et plus longtemps, si elle épousait un si brillant cavalier, si bien fait pour gagner les cœurs : « Les hommes conservent-ils de la passion dans ces engagements éternels? Dois-je espérer un miracle en ma faveur, et puis-je me mettre en état de voir certainement finir cette passion dont je ferais ^oute ma félicite ? M. de

Clèves était peut-être V unique homme du monde capable de conserver de Tamourdans le mariage. Ma destinée n'a pas voulu que j'aie pu profiter de ce bonheur ; peut-être aussi que sa passion n^avait subsisté que parce qu'il n'en avait pas trouvé en moi,* Quelle vue désabusée 1 L'amour n'appelle pas l'amour, bien au contraire ; on n'attache de prix qu'à ce qu'on n'a pas. Une passion d'homme ne s'excite que par les difficultés, soit qu'on lui refuse la possession (c'est le cas de M. de Nemours), soit que, la lui ayant accordée (c'est le cas de M. de Clèves), on lui refuse le cœur. Et cela est présenté, non comme ime hypothèse simplement probable, mais comme une certitude, non comme une opinion sur un cas particulier, mais comme une vérité très générale qu'imposent l'expérience, la connaissance exacte de l'humanité. Puisqu'il en est ainsi, si l'on aime quelqu'un de toute son âme, si l'on a le cœur tendre, facile à meurtrir, comment irait-on pour de courtes joies s'exposer à un long martyre? Mieux vaut le repos, la solitude et, pour adoucir les regrets, un beau souvenir.

L'on peut reconnaître là l'influence de La Rochefoucauld, qui fut, sans aucun doute, le collaborateur de son amie. Personnne n'a mieux montré que lui quelle tristesse c'est de voir se faner « cette première fleur d'agrément et de vivacité » qui est dans l'amour, quelles sortes de peines sont fatalement « attachées à la vieillesse de l'amour» : « la jalousie, la méfiance, la crainte de lasser, la crainte d'être quitté ^». L'on voit, en tout cas, à quel point de telles idées s'opposent à l'optimisme superficiel des histoires galantes, combien leur exagération même marque de résistance à leurs conventions.

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