Édit. de Londres, 1711, t. IV, p. 99 ; t. HI, p
l'âge classique. 371
s'accorde à écarter les détails accessoires, les réalités indifférentes. Dans la Gloire du V al-de-Grâce, Molière recommande à l'artiste de ne prendre d'un sujet que « la brillante beauté », d'en « séparer la faitle vérité».
Des diverses formes de la beauté on préfère les plus générales, l,es plus universelles, celles qu'aucune raison ne pourra refuser de reconnaître, en tout temps, en tout lieu. La peinture, comme en Italie, au temps de la Renaissance romaine, tend à remplacer le costume qui change par « les belles draperies» aux « grands plis bien jetés», le paysage précis par de larges vues décoratives ; elle exprime volontiers, par l'allégorie, des idées, des sentiments éternels. Paxeillement la littérature simplifie et élargit le modèle, atténue et, quand il est possible, efface le particulier, — et dé l'individu ou des individus fait sortir «le type».
Par ces tendances le « naturalisme » classique se sépare évidemment du réalisme, s'il est vrai, comme on l'a dit si souvent, que le réalisme ne dédaigne rien ni personne, qu'il se propose de reproduire la nature dans son intégrité, de faire ressortir dans chaque être les traits les plus distinctifs.
Toutefois ces directions ne se sont pas imposées avec une fixité et une rigueur absolues. Qui ignore ce que La Fontaine a fait entrer dans ses Fables de la vie universelle, de son détail précis et familier, comment le monde extérieur y a sa place aussi bien que le monde moral, comment s'y reflètent de claires images de la société contemporaine? Ne trouve-t-on pas chez Boileau maint passage d'un réalisme trivial et pittoresque, dans les Embarras
de Paris, par exemple, dans le Lulrinl Quelle exactitude brutale dans la description des plats du Repas ridicule ! Plus tard encore, dans la dixième Satire, ce n'est pas un type général d'avare qu'il représente, mais le lieutenant criminel Tardieu qu'il a connu dans sa jeunesse, qu'il a vu passer sur le quai des Orfèvres,
Couvert d'un vieux chapeau, de cordon dépouillé,
Et de sa robe, en vain de pièces rajeunie,
A pied dans les ruisseaux traînant rignominie,
et sa femme, sa digne compagne, vêtue « de sales guenillons », chaussée de «souliers grimaçants», son (( vieux masque pelé» pendant « au bout d'une ficelle». M. G. Lanson a excellemment montré qu'il a fait fausse route en entreprenant d'écrire des discours moraux, qu' « il était né pour faire des vers sonores et colorés, notations d'images et de sensations physiques». Ce talent naturel s'est échappé quelquefois.
Quant à Molière, est-il nécessaire de rappeler ce qu'il y a de réalisme précis et fort dans sa comédie si largement humaine?
Dans l'étonnante variété de ses personnages on retrouve presque toutes les catégories qu'avait peintes le roman de mœurs rdes courtisans et des gentilshommes, des gens riches, des marchands, des gens de métier, des servantes, par qui s'exprime le bon sens populaire, quelques figures suspectes, comme celles d'un Sbrigani ou d'une Frosine, qui laissent deviner dans l' arrière-plan un monde obscur de fripons et d'entremetteuses, des provinciaux, des paysans, des représentants de diverses professions, sur qui s'était exercée déjà la verve des conteurs et des satiriques. Il s'en faut donc
l'âge classique. 373
qu'il se renferme dans le naonde des « honnêtes gens ».
Bourgeois de Paris, comme Sorel, comme Furetière, c'est, comme eux, dans la classe moyenne qu'il prend le plus volontiers ses modèles, au risque de choquer le goût dédaigneux de la Cour. Il remet en lumière bien des traits généraux que nos romanciers avaient signalés, l'esprit positif, l'égoïsiqe, la vanité. Il attache une importance exceptionnelle à ces questions qui ont toujours préoccupé la bourgeoisie : l'éducation des filles, la dignité du ménage, la paix du foyer. Il met, lui aussi, en présence, dans V École des maris ^ formant entre eux un parfait contraste par leur humeur, par leurs idées comme par leur costume, un Parisien de l'ancienne école, rude, maussade, tyrannique, et un autre dé la nouvelle, courtois, libéral, indulgent. Mais il va J)ien plus loin que ses devanciers dans Part de ^iistinguer les espèces : que de types, par exemple, de maris ! et parmi ceux qui se laissent mener par leur femme, quelles différences entre un George Dandin, un Chrysale et un Argan ! Môme parmi les rôles secondaires, que de sortes de médecins, que de sortes de notaires, depuis celui des Femmes savantes, personnage correct et froid, notaire des pieds à la tête, jusqu'à celui du Malade imaginaire y habile homme et de conscience accommodante, qui connaît les expédients «pour passer doucement par-dessus la loi et rendre juste ce qui n'est pas permis». '
(( L'affaire de la comédie, dit Molière dans r Impromptu de Versailles^ est de représenter, en général, les défauts des hommes, et principalement des hommes de notre siècle. » Il est peu, en effet, de ses caractères qui ne portent par quelque côté la marque
du temps. Cela saute aux yeux pour ses précieuses, pour son hypocrite, pour Purgon ou Diafoirus ; mais avec un peu plus d'attention cela se voit bien aussi pour les autres : la dévotion d'Orgon, le libertinage de Don Juan auraient-ils été peints ainsi, un demi-siècle plus tôt ou un demi-siècle plus tard? La vanité du bourgeois enrichi était pareille en son fond aux jours de Francion et des Caquets de V accouchée : s*exprime-t-elle en M. Jourdain de la même manière et se porte-t-elle sur les mêmes objets? Diderot n'avait peut-être pas tort de penser qu'il y aurait lieu de faire, si on pouvait, «un Misanthrope nouveau, tous les cinquante ans». Prenez ces rôles de second plan, les petits marquis et Dorante, le gentilhomme qui commence à se déclasser : la futilité d'une vie stérile, le besoin d'argent, n'est-ce pas par là que la noblesse de cette époque va perdre beaucoup de sa dignité?
Le but de Molière, c'est évidemment d'atteindre, au travers de cette réalité contemporaine, la réalité humaine, de s'élever à ce qu'il y a d'immuable dans notre nature : aux passions éternellement actives, aux lois universelles, aux rapports constants, il ne peut arriver à cette généralité que par des éliminations et des simplifications successives. Mais quel soin il a pris d'éviter l'abstraction, la sécheresse ! Que de détails significatifs, familiers, intimes : le petit chat d'Agnès, ses chemises de nuit, ses cornettes, le manteau fourré d'Argan, son fauteuil avec les oreillers, les œufs à la coque où il met les grains de sel par nombres pairs, les « vingt mille francs en or» cachés dans le lambris de l'alcôve, les « deux perdrix» que mange Tartuffe, « avec une moitié de gigot en hachis » ! Quel souci de maintenir dans les figures du premier plan cette
l'âge classique. - 375
complexité sans laquelle on ne peut concevoir la vie ! Con^nae Molière s'applique à exprimer en actes, en gestes, en mots de nature les âmes qu'il a façonnées, conune il les force à se manifester sans cesse ! Le langage n'est pas seulement adapté à la condition, il trahit le caractère. Même l'exagération comique est encore une sorte de révélation.
Ces personnages sont toujours montrés en relation avec leur entourage normal, le plus souvent dans leur famille, où il est naturel que leur défaut ou l'entêtement de leur sottise rencontre le plus de résistance, parce que c'est là qu'on en pâtira le plus. C'est une des causes de la tristesse de ce théâtre, et c'en est une des plus grandes vérités, qu'on y voie, en même temps que la déformation causée par le vice, sa force désorganisatrice et son retentissement pro fond .
Il était impossible d'aller plus près de la nature dans un genre qui avait comporté jusque-là tant de conventions et qui n'avait pas le droit de les exclure toutes.
On a vu plus haut que les réalistes de la première moitié du siècle ont été utiles à Molière. Il a recueilli une part de leur héritage ; par des moyens et selon des principes différents, il a continué le meilleur de leur œuvre. Ne peut-on pas dire que bon nombre de ses comédies contiennent implicitement un roman bourgeois, le suggèrent : l'Avare, le Bourgeois genlilhomme, le Malade imaginaire surtout? Le Tartuffe en fait entrevoir un, — où, en plus, la question religieuse est en jeu, — et qui est d'un intérêt pathétique.
Mais ce fond de vérité qu'on lui apportait, il ne »'est pas contenté de le rept-endre, avec une
supériorité évidemment écrasante; il Ta accru, du moins en profondeur. Par des exemples qu'on ne pouvait égaler, mais qu^on pouvait suivre, il a enseigné à mieux imiter la nature en éliminant ou en réduisant la complication artificielle de rintrigue, en liant la marche de Taction aux réactions normales des sentiments ; il a perfectionné l'art de composer des caractères et de les animer, Tart de créer le mouvement, de créer la vie. Ce sont des leçons dont un Lesage, un Marivaux ont profité, mieux peut-être que les auteurs comiques qui Font suivi.
Ceux-là n'ont-ils pas préparé aussi, d'une autre façon, la renaissance du roman de mœurs? Non pas Regnard, qui ne vaut guère que par la fantaisie et la gaieté, mais Dancourt, par exemple, ou même Baron, et les auteurs de la Comédie italienne.
Leur œuvre est de petite valeur ; mais elle n'est l)as indifférente. Elle laisse deviner un changement de la société et un changement du goût.
Le vernis craque, des tares apparaissent, la moralité se relâche ; à Paris du moins, et dans certaines classes, l'on pressent la corruption prochaine.
Déjà, vers cette fin de siècle, on commence à se lasser des grands genres et du grand style, de l'analyse, des peintures générales. On commence à préférer les réalités plus concrètes et plus particulières.
La matière de la comédie, en s'amincissant, se précise. Elle devient une revue des événements du jour : l'interdiction de jouer le lansquenet fait naître la Désolation des joueuses ; on fabrique des pièces sur le procès de la Voisin [la Devineresse),