De Vhomme
l'aget classique. ^ 381
des Biens de fortuné, sous trois noms : Sosie, Arfure Crésus, le roman d'un ménage de financiers : ascension, splendeur et misère. On pourrait citer vingt canevas de nouvelles, ou piquantes ou pathétiques.
Assurément le réalisme de La Bruyère n'est ni tout à fait pur ni complet.
On a exagéré son indifférence. S'il n'y a chez lui ni esprit de système ni démonstration générale et méthodique, auxquels il serait tenté de soumettre les faits, il n'est pas exempt de parti pris. Dans le chapitre De V homme domine un entêtement de satirique morose, sans restrictions et sans nuances. A lire les Biens de fortune, on pourrait croire que toute la. finance de ce temps n'est que « boue» et «ordure», qu'elle ne se soutient que par» le vol et la concussion ». — L'ironie, la recherche de l'esprit, des contrastes et de l'imprévu, les effets de style, l'arsenal entier de la rhétorique viennent aussi, un peu trop souvent, s'interposer, égarer Tattention, fausser les rapports.
S'il est vrai enfin que La Bruyère se garde de trop simplifier ses portraits, sa préoccupation de moraliste le pousse à retenir presque exclusivement les faits qui prouvent. Il ne conserve pas assez de cette réalité indifférente qui achève l'image, ajoute à l'illusion, et décidément persuade. C'est aller bien loin que de le rapprocher, comme a fait Taine, de de notre Balzac
Il n'en reste pas moins que le roman doit beaucoup à ce « philosophe» qui, ayant consumé «sa vie à observer les hommes » et usé « ses esprits à en démêler les vices et le ridicule^», a aimé, somme toute, et, autant que le lui permettaient ses pré-
I4 Des ouvrages de V esprit.
ventions, respecté la vérité, qui a offert le modèle d'une interprétation plus aiguë et plus condensée, d'un pittoresque plus impressionnant, qui décomposant les grandes classifications morales en espèces et même en individus, a fait sentir, mieux qu'on n'avait fait, l'intérêt du particulier, des circonstances qui éclairent, des manifestations inconscientes par où se trahit l'âme la plus fermée, qui a enseigné les procédés de l'art, qui en a montré le prix.
Ajoutons qu'on voit reparaître dans les Caractères la satire sociale, qui avait tenu une place dans les anciens romans réalistes, qui était tombée dans la suite, pour des raisons faciles à deviner, que la comédie n'avait pu évidemment reprendre.
Elle va loin en certaines pages où déjà s'annonce la liberté d'esprit de l'âge suivant. C'est encore un élément que saura recueillir l'auteur de Gil Blas,
Entre autres avantages qu'a eus Lesage sur ses devanciers, le principal sans doute a été d'avoir eu derrière lui et La Bruyère et Molière. C'est pour s'être mis à leur école qu'il a su animer et colorer, dans un cadre espagnol et picaresque, tant de formes amusantes de la vie française, et de ce roman de mœurs, que Sorel et quelques-uns après lui avaient tenté, donner enfin le premier chef-d'œuvre.