‹ Le roman réaliste au XVIIe siècleChapitre 2 sur 188 · I.K nOMAN RKAI.ISTK · texte numérisé non relu

I.K nOMAN RKAI.ISTK

née. On peut expliquer son apparition çt son succès par des raisons littéraires et par des raisons sociales.

On a souvent remarqué, on peut remarquer aujourd'hui encore dans l'âme espagnole un mélange très intéressant d'ardeur héroïque ou mystique et de réalisme fort positif. Presqueà toutes les époques, ces deux dispositions se sont manifestées avec une égale force dans la littérature. Le même temps a vu fleurir la poésie courtoise des Cancioneros et paraître les satiriques. Copias de Mingo Revulgo, naître VAmadis et la Célesiine. Parfois une même œuvre a exprimé à la fois ces deux traits du tempérament national : c'est ainsi que Sançho s'oppose à Don Quichotte, ou maint gracioso à maint cavalier dans la comédie « de cape et d'épée».

En Espagne plus qu'ailleurs, tout excès en l'un ou l'autre sens a naturellement appelé une réaction, et c'est ainsi que le roman picaresque se présente d'abord comme une revanche de la saine raison.

On sait quel développement avait pris en ce pays, dès le début du xvi^ siècle, la littérature chevaleresque. A Amadis de Gaule, premier de la lignée, avait succédé Esplandian, son fils. Amadis de Grèce, le Chevalier de la Croix, Palmerin d'Olive et Palmerin d'Angleterre, Don Belianis, Tirant le Blanc et tant d'autres étaient venus à leur tour disputer le prix du parfait amour et de la vaillance. Pour rapporter leurs prouesses extravagantes et leurs propos gracieux, les volumes s'étaient ajoutés aux volumes : le curé et le barbier n'en trouvèrent pas moins de cent, « fort gros et bien reliés », dans la bibliothèque du Chevalier de la Manche, et c'est par brassées qu'ils les emportèrent dans la cour pour les jeter au feu. Le conte picaresque arriva à propos

pour faire la contre-partie de ce romanesque délirant : les faiblesses et niême les vices de ses héros parurent intéressants parce qu'on était lassé de tant de vertus surhumaines : ses aventures vulgaires, mais vraisemblables, reposèrent de Taventure chimérique. Plusieurs années avant le Don Qui-, chotte, il avait déjà commencé à rétablir un juste équilibre.

D'autre part, ce genre littéraire correspond à une crise grave de la société espagnole, et on peut dire qu'il en est né.

A la fin du xv® siècle, on avait pris Grenade et découvert l'Amérique. Les guerres d'Italie avaient suivi ; puis les guerres de France, les guerres d'Allenaagne, les guerres des Flandres. Soulevée par un transport héroïque, la nation entière avait poursuivi le rêve impossible d'une monarchie universelle, d'une Espagne effaçant les souvenirs de Rome, imposant au monde une autorité unique, une seule foi. Elle avait usé ses^ forces dans cette entreprise; elle les avait épuisées à vouloir retenir les morceaux d'un trop vaste empire.

L'or du Nouveau Monde qu'apportaient les galions n'avait guère fait que traverser la Péninsule : il avait surtout servi à entretenir les armées lointaines ; le peu qui en était resté avait été gaspillé sans profit.

L'espoir de quelque prodigieuse fortune, l'esprit d'aventure ou l'ardeur guerrière avaient entraîné hors du sol natal le meilleur de la race, tout ce qui en était l'activité et la force vive.

L'expulsion des Maures et des Juifs avait ruiné en partie le commerce, l'industrie, l'agriculture. Depuis le temps de la Reconquête, l'Espagnol «vieux chrétien» avait gardé le mépris hautain

A\x lucre, le dédain du trafic et du travail manuel. Il n'y avait plus assez de bras pour assurer dans les régions du littoral la distribution de Teau fertilisante, encore moins pour fouiller la roche ingrate des hauts plateaux. C'est pourquoi, les années de grande sécheresse, quand dans les plaines basses la récolte avait manqué, toute la glorieuse Espagne souffrait de la faim.

L'administration la plus négligente, la mauvaise ' répartition des impôts : voilà encore d'autres causes de misère. La puissance accaparante des ordres monastiques aggravait l'appauvrissement général, en même temps que leurs distributions d'aumônes favorisaient la mendicité et la paresse.

Au milieu du xvi® siècle, au moment où parut le Lazarille de Tormès^ ces maux n'étaient déjà que , trop sensibles, et ils avaient déjà influé sur les mœurs. Sous le règne de Philippe III, où le roman picaresque allait se développer largement, la situation fut pire encore.

Sur ce point tous les témoignages concordent. Le plus significatif est celui d'un homme d'État, Pedro Fernando Navarrete, qui écrit alors :

« Parcourez les champs, fertiles autrefois ; vous les verrez couverts d'orties et de ronces, car il n'y a plus personne qui les cultive. La plus grande partie des Espagnols ne fait plus rien aujourd'hui ; les uns sous prétexte de noblesse, les autres parce qu'ils préfèrent mendier i.... «Avec la misère accru^e par la suite interminable des guerres, par les prodigalités du duc de Lerme, on voit sans cesse grandir l'armée des déclassés : aventuriers à qui la chance ou la patience ont manqué, soldats découragés

1. Conservacion de monarquias..., passage cité par M. E. Mérimée, Queuedo, p. 155.

OU malades, étudiants que la faim ou le Corregïdor ont . chassés d'Alcala ou de Salamanque, précepteurs congédiés, quénaandeurs qui ont assiégé vainement les antichambres de la -Cour.

Ces gueux ont leurs séjours préférés, leurs terrains ordinaires de rencontre, des rues mal famées, comme le Compas de Séville, des marchés comme le Zocodover de Tolède, les madragues dé Zahara où l'on pêche le thon, la plage de San Lucar^ certains bas quartiers de Madrid. Mais, en général, ils se déplacent souvent, moins par inconstance d'humour que par nécessité, parce qu'autour d'eux la crédulité ou la charité s'épuisent. Ils rôdent le long des routes, munis de petits métiers qui ne rapportent guère, mais qui servent de couverture à leurs entreprises contre le bien d'autrui. Montreurs do m'Jirionnettes, chanteurs de couplets, marchands d'épirgles, tireurs d'horoscopes, ils pénètrent partout et, confédérés en une association puissante qui a ses lois, sa langue secrète, ils sont pour les habitants dos campagnes comme pour ceux des villes des hotos aussi dangereux qu'importuns. Ils sont véritablement devenus une plaie sociale.

Il n'est donc pas surprenant que des romanciers disposés à prendre leurs sujets dans la réalité présente aient été attirés,vers des modèles qui s'offraient partout à leurs yeux.

Si inquiétant qu'il pût être, ce monde des picaros intéressait le public. Leur existence incertaine semblait particulièrement attrayante aux jeunes gens : plus d'un brûlait d'en courir les hasards. N'est-ce pas un symptôme curieux que l'équipée du jeune Lope de Vega, s'enfuyant de l'école avec un camarade, vendant quelques bijoux pour avoir un cheval, se jetant dans l'inconnu? Ce n'était pas

un personnage tout à fait inventé ni tout. à fait exceptionnel ^ que ce Diego de Carriazo que Cervantes nous montre dans une de ses nouvelles * abandonnant par fantaisie la riche maison de son père pour s*en aller «parce monde de Dieu », ivre de liberté et d'espace, sans jamais regretter au milieu des incommodités et des misères Tabondance qu'il avait quittée. On voit par ailleurs que les plus pacifiques suivaient avec une certaine complaisance les manœuvres des picaros et leurs réussites. En Espagne surtout, il n'est pas de risque qu'on ne juge passionnant, et on ne refuse son admiration à aucune forme de l'audace.

Il faut noter, d'ailleurs, que la plupart des écrivains qui se sont faits les historiographes de ces aventuriers devaient être portés vers eux par une sympathie assez particulière. Beaucoup, s'ils n'avaient étgtlout à fait mêlés au monde de la bohème, l'avaient du moins côtoyé. Mateo Aleman avait mené à Séville, à Salamanque, à Alcala la vie orageuse des étudiants, « bouillante, fantasque, emportée, amie du plaisir» ; il avait cherché fortune en Italie ; il avait été deux fois emprisonné ; avant de mourir, il devait aller encore au Mexique tenter une dernière fois le sort. On sait combien l'existence nécessiteuse de Cervantes a été remplie d'épreuves, d'incidents romanesques, de démêlés avec la justice ; que Vicente Espinel a prêté à son héros Marcos de Obregon plusieurs de ses propres aventures ; qu'un des derniers romans picaresques, VHisioire df Eslévanille Gonzalez,n^ est guère qu'une confession, un peu arrangée, de l'auteur.

1. F. A. de Icaza, Las Novelas ejemplarcSj sus modelos IMe» rarios^ sus modèles vivos, Madrid, 1901 • ^, L'Illustre servante*

0ne dernière remarque s^impose. L^Espagnol a toujours aimé la peinture de -mœurs. Déjà, au XIV® siècle, son bon sens moqueur s'était plu à la satire indifférente et amusée de TArchiprêtre de Hita, à la satire grave et presque émue de Lopez de Ayala, aux images des conditions et des états que lui offraient les adaptations de la Danse de la mori. La biographie d'un picaro devait être pour de tels tableaux le cadre le plus commode et le plus convenable. La vie hasardeuse d'un tel personnage le conduisait naturellement à essayer de divers métiers, à traverser différents milieux. On ne pouvait trouver de meilleur prétexte à une représentation assez complète de la société contemporaine.

Ce sera là le mérite essentiel de la plupart des romans picaresques. Il se laisse déjà soupçonner dans le premier de la série, dans le Lazarille de T ormes.

Ce petit livre a paru au milieu du xvi® siècle, cinquante ans après la Célestine^ cinquante ans avant Guzman d'Alfarache. On ne sait plus à qui l'attribuer, depuis que M. Morel-Fatio a prouvé que Hurtado de Mendoza n'en est sans doute pas l'auteur. On ignore même la date exacte de sa publication, aucune des trois éditions de 1554 n'étant vraisemblaljlement la première.

C'est l'histoire d'un jeune garçon de Salamanque, fds d'une femme assez effrontée et d'un meunier qui « souffrit persécution » pour avoir fait trop de saignées aux sacs de ses clients. On l'avait confié de bonne heure à un mendiant aveugle à qui il devait servir de guide et qui s'était engagé à le traiter comme un fils. Ce vieillard était « un aigle en son métier » ; il connaissait les oraisons les

plus efficaces pour chaque maladie, les noms des herbes et des racines salutaires, les moyens les plus sûrs d'apitoyer les passants. Aussi « gagnait-il plus en un mois que cent autres aveugles en un an». Mais il n'était prodigue que de ses conseils. Lazarille se serait souvent couché sans souper si la nécessité ne lui avait aiguisé l'esprit. Il dut inventer chaque jour quelque ruse nouvelle pour avoir sa part du vin de la cruche ou du lard de la besace : car l'aveugle était si naéfiant que jamais le même tour ne le trompa deux fois. Ainsi s'accrurent en peu de temps son ingéniosité et son audace : les coups pleuvaient sur lui, mais il avait mangé. En ce duel quotidien, il se corrigea vite de sa simplicité enfantine et se confirma dans l'idée qu'il faut être « plus fin que le diable », « quand on est seul au monde et qu'on n'a personne pour soi».

Une seconde épreuve acheva de le débrouiller et de l'endurcir. Il avait passé au service d'un curé de village, «en qui toute l'avarice du monde semblait s'être concentrée ». Ce maître-là avait de bons yeux et qui « lui dansaient dans la tête comme du vif argent». Que dérober, d'ailleurs, dans ce presbytère où les armoires étaient vides, où les provisions étaient enfermées dans un coffre cadenassé? Au bout de deux ou trois semaines où un oignon et quelques débris de viande avaient fait tous ses repas, Lazarille eut le bonheur de se procurer une fausse clef; il ouvrit la huche : lorsqu'il vit tout le pain qui y était ramassé, il lui sembla qu'il avait devant lui, comme il dit, « en figure de pain, la figure de Dieu», et tout tremblant, sans oser y toucher, il l'adora.

Il revint bien des fois dans la suite à cette huche l.cnie : les pains étaient toujours là, mais ils étaient

comptés ; tout ce qu'il pouvait faire était de les serrer contre ses lèvres, de rogner délicatement celui qui était entamé et de grignoter, de-ci, de-là, la croûte à la façon des rats. Il imitait si bien leur manière que le curé n'eut pas de soupçons : « Regarde, disait-il; Lazarille, quelle persécution s'est élevée contre notre pain, cette nuit. Ce sont les souris : ces maudites bêtes n'épargnent rien. » Et raclant avec son couteau les morceaux rongés, il en donnait les bribes à l'enfant : « Mange, mange, tout cela est bon; la souris est un animal très propre.»

Là encore la lutte se prolongea, mais plus âpre, entre le tyran impitoyable et le jeune garçon enhardi par la faim. Il fallut enfin cé.der et repartir, sur les pauvres jambes affaiblies par tant de jeûnes, vers une autre destinée.

Lazarille se traîna, tant bien que mal, jusqu'à Tolède. La ville alors était très populeuse; elle ne manquait ni de couvents ni de riches maisons ; il comptait y trouver quelques secours : il n'y recueillit que de maigres aumônes. « Travaille, travaille, vaurien, lui disait-on ; mets-toi au service d'un bon maître qui te fera gagner ta vie !» — « Où voulezvous que je l'aille chercher, murmurait Lazarille, à moins que Dieu ne m'en fabrique un tout exprès, comme il a fabriqué le monde ? »

Cependant il en rencontra un.

Un matin, de fort bonne heure, il vit venir vers lui, dans la rue, un écuyer «bien vêtu, bien peigné, dont la contenance était grave et le maintien assuré». « Nous nous regardâmes l'un l'autre, raconte Lazarille, et il me dit : « Cherches-tu un maître, petit? » « — Oui, monsieur», répondis-je. — « Eh bien ! viens avec moi. Il faut que tu aies dit en te levant quelque oraison de grande vertu, puisque

Dieu t'a fait la faveur de te mettre sur mon chemin. » Je le suivis en rendant grâces au Seigneur. »

L*écuyer reprit sa promenade, et Lazarille alla derrière lui, gardant la distance. Ils traversèrent les marchés, et c'était bien l'heure d'y faire des provisions; mais le gentilhomme ne regarda rien :« Sans doute, se dit le garçon, il n'y a rien là qui lui plaise, il veut que nous achetions ailleurs. » Ils continuèrent leur route, sans s'arrêter nulle part. Vers les onze heures, ils entrèrent à la cathédrale, assistèrent à tous les offices, et laissant s'écouler la foule, ils sortirent les derniers.

Ils enfilèrent, à grands pas, la première rue; Lazarille «trottait. joyeusement sur les talons» de son nouveau maître : «J'étais, ma foi, bien sot, pensait-il, d'aller imaginer qu'un homme de cette sorte pût faire lui-même son marché. Le dîner est déjà prêt à la maison. »

Ils arrivèrent devant un logis de bonne appa^ rence ; l'écuyer ouvrit la porte et s'arrêta dans un vestibule un peu sombre. Il enleva son manteau, le plia soigneusement et le posa avec précaution sur un banc, après avoir bien soufïlé la poussière. Cela fait, il s'assit et demanda à son valet d'où il était et comment il était venu en cette ville. Lazarille répondit à ses questions «en mentant de son mieux » ; mais il commençait à trouver le temps long : c'était l'heure, lui semblait-il, de mettre la nappe, de remplir les assiettes, « et non pas de s'amuser à des curiosités inutiles ».

La conversation tomba ; l'écuyer songeait, les yeux fixes ; Lazarille remarquait, avec une inquiétude croissante, que deux heures sonnaient, que son maître ne pensait pas plus à manger qu'un trépassé dans son tombeau, qu'on n'entendait marcher per-

sonne ni en haut ni en bas, qu*il n'y avait partout que des murs tout nus, ni escabeau, ni table, ni banc de cuisine, pas même un coffre, comme celui du curé ; il commençait à croire qu'il était tombé dans une maison enchantée.

«As-tu dîné, mon enfant?» lui demanda tout d'un coup récuyer, sortant de sa rêverie. — « Vraiment non, monsieur. Gomment Taurais-je faif^^ Je vous suis depuis huit heures du matin. » — « Moi, j'avais déjeuné, lorsque je t'ai rencontré, et, quand cela m'arrive, je ne mange plus jusqu'au soir : arrange-toi comme tu pourras jusqu'au souper.»

Lazarille manqua de tomber de son haut : le malheur le persécutait. Il se recula tristement dans un coin et, tirant de sa' poche quelques morceaux de pain qui lui étaient restés des aumônes de la veillje, il commençait à y mordre, quand le gentilhomme se leva et vint tout doucement s'asseoir à côté de lui : « Eh bien ! mon garçon, que manges-tu donc là? » Je lui montrai le pain, et de trois morceaux que j'en avais il prit le plus gros et le meilleur, me disant : « Par ma vie, ce pain a l'air bon ! » — « Gomment serait-il bon, rassis comme il est? » — « Il Test, par ma foi ! De qui l'as-tu eu? Celui qui l'a pétri avait-il les mains nettes? » — « Je n'en sais rien, répondis-je, je le mange tel qu'il est.» — «Plaise à Dieu que cela soit!» dit mon pauvre maître, et portant le pain à sa bouche, il se mit à le dévorer avec autant d'appétit que je faisais du mien, disant à chaque morceau : « Parbleu ! voilà du pain excellent ! »

La formalité du souper fut plus brève : « Lazare, fit récuyer, il se fait tard, il y a loin d'ici au marché ; tu sais qu'il ne manque pas de fdous par la ville ; passons la nuit comme nous pourrons et

demain Dieu nous viendra en aide.» — « Monsieur, dit Lazarille, ne vous mettez pas en peine de moi : je passerai bien une nuit sans manger, et voire davantage, si besoin est. » — « Tu en vivras plus longtemps ; il faut être sobre, il n'y a rien de meilleur au monde pour se bien porter.» — « Si cela est, se dit Lazarille en lui-même, je ne mourrai jamais : depuis que je me connais, j'ai toujours suivi ce régime. »

Le lendemain, le gentilhomme, ayant fait avec grand soin sa toilette, ceignit soii épée, pendit à son cou un gros chapelet et sortit, d'un pas souple et rythmé, la main droite au côté, le bout de son manteau rejeté sur l'épaule.

Sur le pas de la porte, Lazarille le regarda partir, avec admiration et respect : « Qui pourrait croire, disait-il, qu'il n'a mangé hier, dans toute sa journée, qu'une croûte de pain que son valet avait portée un jour et une nuit dans sa poche ! » « Oh ! Seigneur, ajoutait-il, combien y a-t-il de gens par le monde qui souffrent, pour cette vanité qu'ils appellent honneur, ce qu'ils ne voudraient pas endurer pour l'amour de Vous ! »

Il ne connaissait pas la loi impérieuse qui défendait alors à tout hidalgo de vieille race de vivre de son travail. Il était d'un monde, lui, où la seule loi,. c'était la faim. Il entrevoyait pourtant la grandeur de ce sacrifice muet à une divinité mystérieuse.

Il se remit à mendier.

Il rapporta, pour sa première sortie, une portion de tripes et un morceau de pied de bœuf. Il commençait à les entamer lorsque son maître revint : « Mange, dit-il, mon pauvre Lazarille ; pour moi, j'ai dîné. » Tout en parlant, il dévorait des yeux cette maigre chère et, par un sentiment de pudeur

délicate, l'enfant détournait ses regards pour qu'il n'eût pas à rougir devant lui. «N'est-ce pas un pied de bœuf? » denianda-t-il au bout d'un moment. — « Oui, Monsieur, un pied de bœuf. » — « Je te dis alors que c'est le meilleur morceau du monde : pour moi il n'y a pas de faisan qui vaille cela. » — «Voulez-vous en goûter? » lui dis-je. Il s'assit, et en prit sa part, sans plus de façon : «Vraiment, disait-il, en rongeant les os, je mange avec autant d'appétit que si je n'avais rien pris de la journée.» Ce manège se renouvela huit ou dix jours de suite. Lazarille constatait, non sans amertume, qu'après avoir échappé à deux maîtres qui ne le nourrissaient pas, « il en avait trouvé un qu'il fallait nourrir» ; à' celui-là cependant il s'attachait de tout son cœur : « Je ne laissais de l'aimer, dit-il, parce qu'il n'avait ni ne pouvait davantage, et plutôt j'en avais pitié. J'aurais préféré qu'il ne fît pas tant de façons dans une telle pauvreté. Mais avec ces sortes de gens il n'y a pas de remède : ils mourront dans leur péché.»

Là-dessus il arriva, par malheur, que, la récolte de blé ayant été mauvaise, la police se décida à chasser de Tolède tous les mendiants étrangers : « Cela fut exécuté avec tant de rigueur que, les quatre jours suivafnts, on ne voyait que des bandes de gueux fouettés par les carrefours. » Lazarille en fut si effrayé qu'il n'osa plus se risquer dehors. Alors ce fut la grande détresse.

On resta trois jours entiers sans manger un morceau, sans dire une parole. Lazarille aurait succombé, si de pauvres voisines n'avaient eu pitié de lui. Quant au maître, sa résistance fut miraculeuse. Personne ne sut jamais de quoi il vécut pendant plus d'une semaine, ni ce qu'il fit, ni où il alla.

Il sortait tous les matins, toujours du même pas souple et fier. Régulièrement, à l'heure de midi, on le voyait redescendre la rue, « le ventre plat, le corps étiré, comme un lévrier de bonne race», et alors, pour sauver les apparences, « il se plantait sur le pas de la porte et, avec un brin de paille, il curait ses dents, où il n'y avait rien».

En ce temps de famine, Lazarille reçut de son maître quelques confidences. L'écuyer était de Gastille la Vieille, et il avait quitté son pays parce qu'un puissant gentilhomme du voisinage avait voulu le contraindre à le saluer le premier, quoi qu'il ne fût pas de meilleure noblesse. Abandonnant son domaine, vaste terrain à bâtir qui aurait valu deux cent mille maravédis pour le moins, si on y avait construit des maisons, il était venu à Tolède avec l'espoir d'être attaché à la personne d'un grand seigneur. Il n'en avait pas encore trouvé de qualité assez haute pour qu'il fût honorable de le servir et, en attendant des occasions meilleures, plutôt que de déchoir, il se laissait mourir.

Le romancier nous a laissé ignorer le dénouement de cette héroïque épreuve. L'écuyer est interrompu dans son récit par l'arrivée du propriétaire de la maison qui en réclame le loyer, d'une vieille qui veut se faire payer la location du lit. Il leur déclare qu'il est prêt à les satisfaire, mais qu'il lui faut sortir pour changer une double pistole. Il s'éloigne et ne revient pas.

Cette brusque disparition était la seule conclusion qui convînt à un tel épisode. Il eût été cruel de prolonger davantage les souffrances de ce martyr du point d'honneur. — On l'aurait trop diminué à nos yeux, si l'on avait laissé faiblir son courage. — Si l'on avait imaginé pour lui un retour

de chance, ce drame simple et poignant aurait perdu quelque chose de sa beauté.

Lazarille avait déjà quitté deux maîtres ; le troisième le quittait. Le quatrième fut un moine quêteur de la Merci; le cinquième un vendeur d'indulgences, charlatan hardi qui s'entendait à réchauffer par de faux miracles la piété des bonnes gens.

Devenu plus grand et plus fort, il se fit porteur d'eau et réussit en quatre ans à faire assez d'économies pour s'élever de quelques échelons dans la hiérarchie sociale. Il s'acheta une vieille épée, un pourpoint de futaine, un manteau un peu défraîchi, et il brigua ce qui était alors l'objet de toute ambition espagnole, un office royal. Il fut nommé crieur public à Tolède.

Ses fonctions le mirent en rapport avec l'archiprêtre de San Salvador, qui, ayant apprécié son humeur plaisante et douce, lui fît le grand honneur de le marier à sa servante. L'aisance et le bonheur entrèrent ainsi dans son logis. La femme était sérieuse et bonne ménagère ; l'archiprêtre envoyait souvent du pain de sa table ; il payait le loyer, et c'était toujours Lazarille qui héritait de ses vieilles chausses.

Les jaloux, qui ne manquent jamais, essayaient bien parfois de troubler sa quiétude. Ils avaient remarqué que sa femme continuait à faire la chambre du bon prêtre, et ils faisaient là-dessus plus d'un conunentaire fâcheux. Mais comme Lazarille s'était un jour avisé de risquer chez lui une observation timide, c'avait été l'occasion de tant de plaintes et de cris qu'il s'était bien juré de ne plus .recommencer.

11 évita dans la suite de prêter l'oreille aux mau-

vais propos. A la moindre allusion qu'on tentait de faire, il coupait la parole à l'indiscret : « Si vous êtes mon ami, lui disait-il, pourquoi voulez-vous me faire de la peine? J'aime ma femme plus que qui que ce soit au monde, et plus que moi-même. Dieu m'a fait par elle mille grâces et bien plus que je n'en mérite. Il n'y en a pas une dans Tolède qui la vaille pour la vertu : je le jurerais sur la sainte hostie ! Oui m'en dira autre chose aura ma vie, ou moi la sienne. »

« De cette manière, ajoute Lazarille, on ne me dit plus rien, et j'eus désormais la paix en ma maison.»

Ainsi s'achève sur un ton d'ironie ce court récit, par endroits touchant. Il se peut bien que cette conclusion comporte quelque philosophie : les scrupules sont un luxe de riches ; à côté de la loi naturelle de l'appétit, 4es lois de l'orgueil humain ne comptent guère : quand on a longtemps nianquc de pain, on ne regarde pas à la main qui vous le tend ni au prix dont on l'achète. A cette constatation assez amère l'auteur ne prétend pas donner une portée universelle : elle ne pouvait être vraie que d'un milieu assez bas et que d'une époque où la misère fut excessive. Nous la retrouverons dans d'autres romans picaresques. Opposée ici à l'héroïque sacrifice de l'hidalgo de Tolède, elle lui fait en quelque façon équilibre, et ainsi s'offrent à nos yeux deux aspects de l'humanité, deux mondes.

Il ne faut pas exagérer la valeur du Lazarille de Tormès. La part de l'observation directe y est limitée. Tel épisode, comme le long assaut de ruses dé Lazarille et de l'aveugle, semble n'être qu'un recueil, d'ailleurs habilement composé, de traits

de malice conservés depuis des siècles par la tradition orale. On en trouve déjà d'assez pareils dans la plus ancienne de nos farces françaises, la Farce du garçon et de V aveugle, jouée, en 1277, à Tournai ; une petite pièce de Juan de Timoneda, qui est du nxilieu du xvi® siècle, les Deux Aveugles el le FoMm/i, nous fait supposer que c'était là, en Espagne aussi, un sujet assez courant d' «intermède». Un miracle simulé du vendeur d'indulgences est visiblement un souvenir des nouvelles italiennes qui ont si souvent mis en scène les impostures des marchands de piété.

D'autre part, ce petit roman manque trop évidemment de proportion. Les derniers chapitres sont très écourtés : ils auraient pu être les plus intéressants, puisque la personnalité de Lazarille, plus mûri par la vie, aurait pu s'y dégager davantage. On a l'impression que l'auteur n'a suivi que sa fantaisie et qu'il a abandonné son personnage lorsqu'il a cessé de l'amuser.

Ces réserves faites, remarquons qu'on rencontre déjà là des caractères qui se maintiendront dans la suite des récits picaresques et qui en feront en grande partie l'intérêt : d'abord la forme autobiographique, qui sollicite en quelque manière les réflexions du héros, qui l'incline à expliquer ses actes (par là se trouve introduite une sorte de psychologie, sans doute très élémentaire, mais qui pourra plus tard s'enrichir) ; en second lieu, le passage du personnage central au travers de divers états dont sa situation inférieure lui permet de mieux apercevoir les dessous, pitoyables ou comiques.

Le Lazarille a d'ailleurs des mérites qui lui sont trèsparticuliers : une coacUion aiguë, de la bonne

humeur, de l'esprit, une hardiesse qui n'épargne même pas les représentants de l'Église toute-puissante, enfin une sympathie discrète, voilée d'ironie, qui se , penche, en cette époque dure, sur la grande misère et famine des pauvres gens.

Ce petit livre s'est répandu très vite en Espagne, d'abord sous sa forme première, puis, lorsque l'Inquisition Ta interdite, en éditions expurgées. On en a composé deux Suites, dont la première est assez bizarre, et une imitation, le Lazarillo del Manzanares. Traduit en français, dès 1561, en hollandais, en anglais, en allemand, en italien, il a pénétré dans toute l'Europe occidentale. On l'a peut-être moins apprécié à cause de sa valeur littéraire que comme un tableau satirique des mœurs d'un pays qui s'imposait alors à l'attention universelle ^ : aux romans qui allaient suivre il a cependant frayé la route.

1. Voyez le titre de la traduction française de Jean Saugrain ; L'Histoire plaisante et facétieuse du Lazare de TormeSy Espagnol^ en laquelle on peut reconnaître bonne partie des mœurSy vie et condition des Espagnols,

Page 1