GUZMAN D'ALFARACHE ET QUELQUES AUTRES TYPES
Le Lazarille annonçait la littérature picaresque : elle ne conxnaence véritablement qu'avec Guzman d'Alfarache, Ce rom.an de Mateo Alenaan a fixé en quelque sorte le niodèle du genre.
La preniière partie a paru en 1599, la seconde en 1605, dans la période peut-être la plus grave de la crise sociale, au monient où l'on a vu baisser le plus sensiblement en Espagne le niveau de la moralité publique.
L'odyssée de Lazarille est assez courte; ses écarts ne sont que des peccadilles légères excusées par les jeûnes qu'on lui impose ; si l'on effaçait de sa biographie le dernier chapitre, cette fâcheuse histoire de mariage qui ne permet plus de douter de sa déchéance, il ne se présenterait à nous que comme un garçon malchanceux, plutôt sympathique, qui accepte allègrengient ses peines et ne manque même pas d'une certaine générosité. Guzman, lui, est le picaro idéal et complet, et il s'offre à nos yeux soiis toutes ses faces, au cours d'une vie longue et pleine.
Après la mort de son père, financier véreux établi à Séville, il quitte la maison de sa mère, où la misère est entrée, et s'en va, comme il dit, « voir le monde ».
«Enfant délicat et -mignon», nourri jusque-là « de pains mollets et de soupes dorées », il supporte mal les premières épreuves. Une hôtesse, le voyant novice et sans défense, lui sert une omelette d'œufs couvés ; à la seconde étape, on lui dérobe son manteau, on le menace de la prison, on lui prend le peu d'argent qu'il avait emporté. Il serait bien tenté de revenir sur ses pas, mais il s'obstine par point d'honneur. Il reprend sa route, trottinant derrière les mules des voyageurs, s'empressant autour d'eux dans les hôtelleries, avec l'espoir, souvent trompé, de recevoir d'eux quelque secours ; il essaie de mendier ; mais les aumônes sont rares, parce que la récolte a été mauvaise ; il voit se dresser devant lui le spectre de la faim «avec sa face d'excommunié». Il lui faut vendre, une à une, les pièces de son vêtement ; il arrive à Madrid n'ayant plus sur le dos qu'une chemise malpropre et déchirée.
Il essaie d'entrer en service : mais qui aurait voulu d'un tel domestique? Il tombe dans « le noble métier de gueuserie». Quelques «tiercelets de son âge et de sa volée » l'ont vite dressé « à la proie et au gibier». C'est à cette école qu'il apprend
à vivre.
Il était devenu le plus vif et le plus délibéré de la bande lorsqu'une chance inouïe s'offre à lui : il peut voler, presque sans risque, un grand panier tout rempli d'argent, et par les bois et les chemins détournés il gagne heureusement Tolède, pliant sous le poids du butin.
Le voilà riche, en passe par conséquent de
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devenir honnête homme. Quand il se voit vêtu d'un beau costume de satin gris brun garni de dentelle d'or, il oublie le plus aisément du monde un passé fâcheux ; il ne songe plus qu'à plaire, à aimer, à dépenser son argent, qui « voulait rire aussi et sautait dans sa bourse».
Il ne tire pas cependant de cette fortune si promptement acquise les satisfactions qu'il en attendait: Les belles dames, qu'il croit éblouir, se moquent de lui assez ouvertement pour qu'il s'en aperçoive. Il se rabat sur les filles, qui l'attrapent. De jeunes officiers lui font payer très cher l'honneur qu'ils lui font de le traiter en camarade, et ils lui tournent ensuite le dos, lorsque sa poche est vide. Il se promet de profiter dans l'avenir de cette leçon ; mais le voilà pour le moment redescendu^ ou presque, au point d'où il était parti.
Il s'embarque pour l'Italie. A Gênes, où les/membres de^ sa famille refusent de reconnaître un parent assez mal en point, il laisse une autre illusion. Il gagne Rome en mendiant sur la route, et il complète son éducation à l'école des gueux de cette ville, autrement subtils que les vagabonds espagnols. Une chance nouvelle le fait entrer comme page dans la maison d'un charitable cardinal. Il monte encore, devient favori d'un ambassadeur, confident et messager de ses amours.
Puis son étoile pâlit, il est disgracié, chassé, on le vole ; il vole à son tour pour réparer le désastre, il triche au jeu. Un coup bien réussi lui permet de regagner Madrid avec quelque aisance.
Là sa vie paraît se fixer. Il se marie, il s'établit, devient prêteur sur gages, avec boutique sur la rue. Mais il est dit que le sort ne le laissera jamais en repos. Bientôt ses affaires commencent à mal aller ;
sa femme dilapide son bien; puis elle meurt, et il faut restituer la dot. Guzman songe alors à chercher du côté de rÉglise un bonheur plus solide. Il se dit que là du moins le pain ne lui manquera pas et qu'ainsi il sera pour toujours à Tabri des poursuites que pourraient lui attirer ses anciens méfaits : « Je vois bien, ajoute-t-il philosophiquement, que mon intention ne vient pas du cœur, comme il conviendrait, mais il faut bien prendre ce qu'on trouve. »
Il va donc se faire inscrire à l'Université d'Alcala, qui était en ce temps l'heureuse rivale de Salamanque ; il y connaît les plaisirs et les misères de la vie d'étudiant ; il obtient sa licence es arts, il suit régulièrement les cours de théologie : il va subir la dernière épreuve et se prépare déjà à recevoir les ordres, lorsque la Providence, qui se plaît à renverser les desseins des hommes, lui fait rencontrer une jeune fille dont il s'éprend tout de suite éperdument. Il oublie en un jour toute sa science ; le futur bachelier en théologie passe « docteur en amour profane» ; il se remarie. Sa femme n'a pas d'argent et lui n'en a plus : il recommence, comme il dit, «nouveau Sisyphe, à remonter son rocher». Pour reprendre l'escalade, cette fois du moins, il a sur qui s'appuyer. Sa femme est jeune, elle est belle, savoureuse «comme un fruit nouveau, fraîchement cueilli»; elle n'est pas farouche. Ce sont là des avantages appréciables pour un mari qui s'est depuis longtemps débarrassé de tous les préjugés comme d'un bagage incommode. Il la conduit à Madrid, où sa beauté, sa grâce engageante peuvent être estimées leur prix. On l'y remarqué^' en effet, et le nouveau ménage a bientôt des arnis généreux, pleins d'attentions délicates : d'abord
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un riche marchand, puis un grand seigneur étranger dont la libéralité est inépuisable.
Ce sont, tous les jours, de nouveaux cadeaux, tapis et tapisseries, soies, velours,, brocatelles, dentelles et argenterie. Tous les jours des repas magnifiques, qui n*ont rien coûté. Au dessert, Guzman se lève de façon discrète, met sur sa tête un chapeau qu'orne maintenant un cordon de pierreries, jette sa cape sur ses épaules et va prendre Tair, laissant à sa femme le soin de soutenir la conversation. Il s'aperçoit bien que des voisins sourient parfois en le regardant : ce ,sont des sots, qui ne seraient pas fâchés d'être à sa place.
La chance tourne, une fois de plus. Guzman remarque que la fortune est pour lui aussi inconstante que la mer : on dirait qu'elle subit, comm^î elle, l'action de la lune, variant « selon son croissant ou son décours ». Sa femme éloigne d'elle par quelques imprudences le plus somptueux de ses protecteurs, celui qu'on appelait dans la maison « le père nourricier » ; un autre, 'moins brillant, qui lui succède, se rend insupportable par son humeur tyrannique ; congédié, il use de son crédit pour faire expulser le ménage.
Madrid interdit, il reste Séville : mais la saison n'est guère propice, ce n'est pas encore le moment où arrivent les galions d'Amérique chargea de lingots. La dame se lasse de promener inutilement ses toilettes et ses sourires, et elle se laisse enlever par un capitaine de galère.
Guzman supporte ce coup avec sa résignation ordinaire : « Bien fou, dit-il, qui court après sa femme qui l'a quitté ! » Il s'associe d'abord, puisqu'il faut vivre, à quelques voleurs des faubourgs. Puis, élevant ses ambitions, il s'a-
vise d'aller chercher des dupes autour des églises.
On le voit très assidu aux offices, aux prières de quarante heures, aux jubilés, aux pardons, toujours le rosaire en main et les yeux baissés. Il visite les prisonniers, les malades ; il se laisse surprendre en train de distribuer des aumônes ; aucun voisin n^ignore ses jeûnes ni ses abstinences. Il gagne ainsi en peu de temps la sympathie des prêtres, des religieux, la confiance des âmes dévotes. Une dame pieuse s*estime très honorée qu'il veuille bien entrer chez elle comme intendant, et ce n'est point comme un intendant qu'elle le traite, mais comme un parent, comme un directeur dont les conseils sont toujours suivis, qu'on entoure de soins et d'égards. Quelle conclusion à une vie d'aventurier que cette retraite béate, douillette et respectée ! Mais — cela n'est pas mal observé — un vagabond ne s'accoutume pas si aisément à l'existence sédentaire ; on finit par aimer le risque, à force d'avoir couru les hasards : Guzman se lasse d'une situation où il n*a plus rien à désirer et plus rien à craindre.
II médite de s'évader de ce bonheur monotone, de s'en aller très loin, vers quelque pays neuf comme il y en a encore dans les Indes Occidentales, d'y chercher des émotions et de s'y refaire la main. Par malheur, il précipite trop imprudemment ses préparatifs de départ, il puise indiscrètement dans le coffre dont il a la garde : il est dénoncé, surpris, jeté en prison et condamné, en fin de compte, à faire sur les galères du roi un voyage très différent de celui qu'il avait prévu.
Même dans les rangs de la chiourme, il trouve encore le moyen de passer par d'étranges changements de fortune, tantôt favori de son capitaine,
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dispensé de la rame et de la chaîne, tantôt fouetté, sur un faux rapport, presque jusqu'au dernier soufïle.
Courbé sous le dur Jabeur, il se prend à réfléchir sur son existence passée, à prendre conscience de ses fautes. Il comn^ence à se repentir, et il achève de se relever par un acte d'honnêteté et de courage. Ses chefs denxandent sa grâce et, en attendant les lettres de rén^ission, on le laisse aller librenxent sur la galère et s'y occuper à sa fantaisie. C'est là qu'il écrit la sincère confession de sa vie, avec l'espoir que les lecteurs pourront en tirer quelques leçons.
Le récit de cette existence, pourtant chargée, ne remplit pas, tant s'en faut, tout le ronxan. Tantôt, selon une mode qui va bientôt se répandre, Aleman jette au travers des contes détachés, dont quelques-uns ne sont pas courts. Tantôt il prête à son héros de longues considérations morales, d'amples commentaires sur les questions du jour. On peut trouver que Guzman est devenu, sur le tard, un raisonneur assez prolixe ; on peut penser encore que les sermons auraient eu plus d'autorité s'ils avaient passé par une autre bouche. Mais les contemporains de l'auteur n'étaient pas des lecteurs si pressés que nous ; ils se plaisaient aux moralités, de quelque part qu'elles vinssent. Celles-là ^ ont enchanté plusieurs générations par leur bonhomie familière, par la variété des anecdotes qui les relèvent. Il faut se souvenir encore que, si les censeurs ont laissé circuler ce livre où les mauvais exemples ne manquaient pas, c'est assurément à cause des vertueuses réflexions qui en étaient, en quelque façon, l'antidote.
Ces hors-d'œuvre mis à part, il reste une autobiographie complète d'un homme qui s'est promis d'être sincère, qui explique ses actes et qui les juge. Comme dit Jean Chapelain, qui en a été le plus exact traducteur : « Le Guzman est la comédie de la vie humaine, représentée sous les personnages d'un enfant perdu et débauché, d'un homme corrompu et méchant, et d'un vieillard contrit et repentant ^. »
Tandis que l'observation de Lazarille était limitée à de petites gens et ne s'étendait guère au delà de Tolède et de quelques villages, Guzman a connu presque toute l'Espagne et tout le nord de l'Italie ; il a vécu dans les auberges et dans les palais; il a fréquenté des personnes de tous les états : cardinaux et ambassadeurs, officiers, magistrats, marchands, gens d'église et gens de finance, sans parler des mendiants, des voleurs, des prisonniers. Son expérience est donc très étendue : il connaît les petits, pour avoir longtemps gagné sa vie à côté d'eux ou à leurs dépens, et encore mieux les grands qu'il a servis, pour avoir dû s'accommoder à leur caractère et à leurs caprices. Il rapporte d'ailleurs avec une impartialité relative le bien et le mal qu'il a rencontrés sur sa route, et si la part du mal sensiblement l'emporte, c'est sans doute la faute des relations qui lui étaient imposées ou qu'il avait choisies.
Ce qui n'est pas moins remarquable dans le roman de Mateo Aleman, c'est l'art de faire revivre les personnages et d'animer les scènes. Les descriptions des figures et des costumes sont minutieuses comme des signalements. Les impressions physiques se
1. Brève déclaration, en tête de la traduction de Quzman (1619}.
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traduisent en détails justes et expressifs. Après une longue marche, Guzman arrive, un soir, à Tétape, si brisé de fatigue qu'il se laisse tomber à terre :
« J'avais, dit-il, les cuisses morfondues, le dessous des pieds enflé, les aines si douloureuses qu'il me semblait à tous moments qu'on m'y donnait des coups de couteau, tout le corps, du reste, eshanché et déboîté^.» Voici, ailleurs, un beau rire, un rire immodéré, éclatant en une mimique convulsive :
« L'ânier riait toujours... et,- ouvrant la bouche grande, il laissait aller sa tête à l'abandon, se prenant par les côtés, et, chancelant sur son âne, semblait à tous les coups aller donner du nez en terre. Trois ou quatre fois il s'efforça de répondre, mais il ne le put : ce ris toujours recommençait, il lui frétillait dans le ventre ^. »
On retrouve dans les scènes, dans les tableaux, le même réalisme pittoresque. Voyez, par exemple, comme est rendue au naturel, en interrogations, en exclamations, en reproches, en menaces, l'agitation d'un ménage où l'on vient de constater la disparition d'une magnifique jupe de velours frappé : « Un tintamarre, un bruit désespéré ; toute la maison en désordre et en combustion ; les femmes enragées de crier les unes contre les autres, tempêtant et bruissant sur la jupe égarée : « Tu K l'as ôtée de là, je l'avais mise ici! — C'est là que « je l'ai laissée ! Qui y serait entré? — Personne n'est « venu d'étranger! — Si la faut-il trouver! — Ceux «de céans l'ont, et non point d'autres! — Tu la « payeras ! » C'était uii sabbat : le vacarme était tel qu'il semblait que la maison en dût fondre '....»
1. Traduction de Jean Chapelain (1619-1620), I"" partie, liv. I, cil. V.