CHAPITRE IV
Le xvn® siècle français n'a guère senti la vraie beauté de Don OuichoHe; il n'en a guère compris le sens profond. Mais les œuvres de génie ont cet avantage que, de quelque côté qu'on les prenne et dans quelque sens qu'on les entende, leur action ne reste jamais indifférente. Ce livre est de ceux qu'on peut le moins négliger : il est d'ailleurs si connu, le point de vue auquel nous devons l'étudier est si particulier que quelques remarques peuvent suffire.
Il est inutile d'abord de rappeler longuement dans quelles conditions il a paru et quelles circonstances ont conduit Cervantes à le compléter. Chacun sait que Cervantes n'a d'abord manifesté d'autre intention que de composer une sorte de satire littéraire, de « démolir, comme il dit, de fond en comble cette machine mal assurée des livres de chevalerie ». Même à. la fin du xvi® siècle, la vogue était loin d'en être tout à fait passée. Ni les censures des théologiens et des moralistes, ni le décret de 1543, ni la pressante intervention des cortès de Valladolid
n'en avaient réduit notablement la production et le débit. On commençait évidemment à s'en lasser ; mais si le genre avait été, comme on Ta dit, à peu prés défunt, Cervantes n'aurait pas songé à prolonger une attaque qui se serait ainsi trouvée sans intérêt et sans portée. Il dit lui-même dans sa Préface que ces romans « réprouvés de tant de gens» étaient encore «vantés d'un bien plus grand nombre », que la besogne qu'il entreprenait « n'était pas mince». Cette conviction explique son insistance. Non content d'avoir condamné au supplice du feu, par sentences très motivées, les Amadis, les Esplandian, les Palmerin d'Olive et les Palmerin d'Angleterre, tout le long des quatre livres de la Première parlie il ne cesse d'en faire voir la vanité, soit par des critiques directes, soit en démontrant par l'exemple qu'une vie réglée sur ces modèles ne saurait être qu'un tissu d'extravagances.
Son Chevalier de la Triste Figure n'est pendant longtemps qu'un hallucin^se heurtant à chaque pas, et très rudement, contre la réalité, sans cesse désarçonné et battu, et qui mérite souvent ces corrections sévères. Son Sancho est d'abord un rustre grossier, trop crédule, trop peu clairvoyant, qui ii'a en lui de 'touchant que sa confiance de paysan illettré dans le gentilhomme de son village.
Dans la suite, à mesure que la fiction se développe et s'amplifie, Cervantes cesse de s'asservir aussi strictement à sa thèse ; on sent qu'il commence à s'intéresser à ses deux personnages, à ces « enfants de son intelligence», comme il dit. Sancho se montre moins niais, et, pour don. Quichotte, il semble que le champ de sa folie se restreigne.
Enfin, lorsque, après une interruption de dix ans, la publication de la Seconde partie d' Avellaneda décide
Cervantes à reprendre lui-même son histoire, l'on remarque sans peine que son point de vue a changé. Il a fini par s'éprendre de l'objet de sa moquerie, et, tout en lui laissant son illusion, il se plaît à Torner de qualités rares, à lui communiquer ce qu'il a de meilleur dans son cœur et dans sa pensée. Le caractère du héros perd de sa simplicité et de son unité, mais il devient plus riche. Sancho se dégrossit, s'améliore ; sa bonhomie se fait plus malicieuse, se charge davantage de raison. D'autre part, le cadre s'élargit, l'observation porte plus loin ; au delà des acteurs du premier plan, elle atteint des types très divers, des modes variés de l'activité sociale. Bénissons le mystérieux personnage qui signa : d'Avellaneda. Sans la généreuse émulation qu'il fit naître, nous n'aurions qu'un chef-d'œuvre très incomplet.
Tel que nous l'avons, dans sa plénitude, ce chefd'œuvre laisse paraître encore plus d'une imperfection, des traces de rédaction hâtive, quelques contradictions, des redites, des aventures trop semblables et des effets comiques trop peu renouvelés. La narration, en certains passages, paraît traînante : oh se lasse d'entendre railler tant de fois les Amadis,de voir pleuvoir tant de coups sur la maigre échine du maître et sur le dos trapu du valet. En d'autres endroits, Cervantes se laisse égarer par sa fantaisie. L'imagination créatrice est de tous ses dons celui duquel il est le plus fier : « Je suis celui qui l'emporte sur beaucoup par l'invention», écrit-il dans le Voyage au Parnasse. Sûr de ce pouvoir, il en abuse. On sait de quels contes étrangement romanesques il a coupé son récit, surtout dans le premier Don Quichotte : l'histoire de la bergère Marcelle, celle du Captif, la nouvelle
-du Curieux malavisé, les amours de Luscinde et de Cardenio, de Fernand et de Dorothée; Ton sait comment la plupart se dénouent : par des rencontres, au moins singulières, d'amants et de maîtresses, de pères et d'enfants, longtemps brouillés, séparés, qui viennent dans une auberge ou au croisement de deux routes, mais toujours précisément sous les yeux du Chevalier de la Manche, se reconnaître, s'expliquer et se réconcilier. Dans le cours même du roman, maintes fois la verve de Cervantes l'emporte : il accumule les incidents, les situations burlesques, les bagarres générales et prolongées. « Don Quichotte mit l'épée à la main et fondit sur les archers ; le curé braillait de tous ses poumons, Thôtesse hurlait, sa fille gémissait, Maritorne se lamentait.... Le barbier gourmait Sancho, Sancho cognait sur le barbier.... don Fernand tenait un des archers sous ses talons .et le piétinait tout à Taise, etc. ^. » On a peine à admettre qu'un corps humain, si sec et vigoureux qu'il soit, puisse résister, sans trop graves dommages, à toutes les épreuves et disgrâces que subit l'ingénieux Chevalier : « Diable soit de Don Quichotte de la Manche! lui crie, à Barcelone, un passant qui l'a reconnu. Comment as-tu pu arriver jusqu'ici sans être mort sous la multitude infinie des coups de bâton dont on a chargé tes épaules 2 ? » On ne s'explique guère mieux son aveuglement obstiné devant quelques réalités trop certaines. Il est peu vraisemblable que, même sur des routes mal surveillées, on ait laissé errer si longtemps un maniaque si agressif, si peu respectueux des autorités établies, qui tenait tête à la Sainte Hermandad et rompait la chaîne des forçats : on