‹ Le roman réaliste au XVIIe siècleChapitre 22 sur 188 · II« partie, ch. lxii · texte numérisé non relu

II« partie, ch. lxii

voyait bien qu'il était fou, mais il y avait, pour les fous des hôpitaux, où sa place était marquée. On s'étonne enfin que tant de personnes aient trouvé le temps et pris la peine d'organiser les laborieuses mystifications doât sont tour à tour victimes le maître et le valet.

Il y a donc, même dans le Don Quichotfe, du romanesque et de la convention. Mais que cela compte peu à côté du puissant réalisme dont il est plein !

D'abord tout le réalisme des picaresques s'y retrouve. Même souci de \>réciser le décor : c'est la Manche, ses pauvres villages, ses routes poudreuses, son large horizon ,,la^laine grise de Montiel, les pentes, les sombré* *gorge^ (fS la Sierra Morena,et, de temps en temps, une oasis de verdure, un coin d'herbe fraîche, sur le bord d'un petit ruis3eau, où l'on débride Rossinante, où l'on desselle le grison et où Sancho, adossé à un tronc d'arbre, tire des profondeurs de son bissac le morceau de fromage et le croûton de pain. — Même encadrement de réalité familière : les habillements et les repas, les menus incidents des longues chevauchées ; lés auberges, leurs servantes et leurs valets d'écurie, leur clientèle de nomades et de muletiers, les galetas qui servent de chambres, les lits de planches mal rabotées avec leurs draps en cuir de bufHe et leurs rudes matelas. Nos deux compagnons ne vivent pas de l'air du temps ; Sancho surtout, être fort matériel, sent, vers l'heure de midi, l'appétit qui le talonne; il a d'autres besoins encore et ne se cache pas pour les satisfaire. — Pour le relief des portraits et le pittoresque des tableaux, Cervantes dépasse aisément, sans un efîort, tout l'art savant d'un Quevedo. Faut-il rappeler la Galicienne joufflue, suante et dépeignée, qui a illustré le nom de Mari-

tome? Ou ces silhouettes inoubliables : Don Quichotte armé, sur Rossinante immobile, dressé sur ses larges étriers, appuyé sur le bois de sa lance, sondant l'horizon ; Don Quichotte désarmé, serré dans ses étroits hauts-de-chausses et dans son pourpoint de chamois, <c sec, maigre, allongé, avec les mâchoires serrées et les joues si creuses qu'elles se baisent Tune l'autre dans sa bouche ^ » ? Ou encore ces scènes d'une vérité charmante : Thérèse Panza rêvant à son époux absent tout en peignant une livre de chanvre, « ayant à son côté gauche, pour lui faire compagnie, un large pot égueulé qui tient une bonne pinte de vin ^ î); la dispute de Sancho et de la duègne ', le retour de Sancho au village et sa rencontre avec sa femme et sa fille venues pour l'attendre sur le chemin * ? — Il y a dans le Don Quichotte des picaros très caractérisés, qui ont fait leurs preuves : pour n'en citer qu'un, le célèbre Ginès de Passamont n'a pas tort de se comparer à Lazarille. Même exx Sancho Panza, on retrouve, très apparentes, les dispositions du tempérament national qui se sont le mieux épanouies dans les âmes picaresques : un goût incorrigible de l'aventure, une vanité prompte à s'éveiller, un profond sentiment égalitaire ( « il n'y a pas, dit-il, d'estomac qui soit d'un pied plus long qu'un autre..., dans la terre le corps d'un pape n'occupe pas plus de place que celui d'un sacristain » ), un bon sens pratique qui sait se contenter de peu { « mieux vaut le moineau dans la main que la grue qui vole dans les nuages ») et enfin une admirable résignation

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