A. Morel-Fatio, Études sur l'Espagne, 1" série
face de rhumanité, la moins noble, la moins belleJ Les picaros peuvent nous inspirer parfois un cer^ tain mouvement de sympathie ; mais ce mouvement, ils ont toujours en eux quelque chose qui Tarrête. Sans parler des bassesses qui nous révoltent, leur sécheresse d'âme nous éloigne d'eux ; leur étemelle ironie nous glace. Comparez leur Sancho Panza, qui n'est pas d'un niveau plus élevé et qui a même avec eux quelques traits communs. Comme sa bonhomie cordiale nous attire, comme sa charmante ingénuité nous le rend accessible ! Comme sa sagesse, illustrée de mille proverbes, fruits savoureux du terroir, nous paraît plus aimable, plus souriante ! Et lui, l'expérience, au lieu de le dégrader, l'améliore : avec le temps, son bon sens s'aiguise; il s'attache d'autant plus à son pauvre maître qu'il se sent plus nécessaire ; il l'admire et il le plaint ; dans cette âme fruste commencent à fleurir la pitié et la bonté.
Avec le Chevalier de la Manche, ce qui entre dans le roman, ce sont les aspirations les plus hautes, que les picaros ignorent, ce qui est l'honneur et la dignité de toute créature humaine : la générosité, le courage, la flamme pure de l'enthousiasme, la foi dans le bien, la passion de la justice, l'ardeur de s'employer, de servir. Qu'on le regarde, surtout dans îa seconde image que Cervantes nous a laissée de lui, la plus achevée, la plus parfaite. Il a une candeur d'enfant, une chasteté virginale, une sérénité joyeuse dans le sacrifice, une courtoisie toujours charmante et qui, lorsqu'elle s'adresse à des gens de la condition la plus humble, semble les élever jusqu'à lui. Il est désintéressé, magnanime. Il n'a rien de cette vanité maladive par laquelle s'annonce la folie des grandeurs : tous les hommages
6i LE ROMAN HÉALISTE AU XVII® SIÈCLE.
qu'il reçoit, il les reporte pieusement à la divine institution qu'il représente.
Son âme est faite d'un si clair métal qu'il peut, sans en être terni, traverser les pires laideurs, subir de très piteuses mésaventures. Le (iestin lui est cruel : le danger qu'il cherche le fuit ; ses entreprises les plus hardies ont des dénouements inoffensifs et grotesques : les lions qu'il provoque refusent de sortir de leur cage et se recouchent en bâillant ; les taureaux qu'il charge ne font que le rouler dans la poussière; les archers qu'il veut combattre le reconnaissent pour un dément et rient de pitié. Il semble qu'un mauvais génie se plaise à l'égarer : il agit toujours mal, croyant bien faire ; il n'est pas une seule de ses intentions qui n'ait de fâcheux effets : un garçon maltraité qu'il délivre n'en est ensuite que mieux rossé ; ceux qu'il absout sont toujours coupables ; croyant affranchir des innocents, il lâche par le monde une nuée de criminels condamnés aux galères. Et toujours pourtant son attitude reste belle. Parce qu'il fonce, lance baissée, sur des moulins à vent, il n'en est pas moins héroïque s'il est vrai qu'il a vu en eux des adversaires formidables, disproportionnés. Même aveugle, sa justice hautaine, redresseuse de torts, plane au-dessus des petites justices humaines. Cervantes a fait ce miracle. d'incarner dans un fou le plus noble idéal, sans l'avilir.
Cette création incomparable est parfaitement logique : tout s'y tient. Enfermé dans un humble logis, condamné à l'inactivité, parce qu'en son temps l'armée n'était plus une carrière honorable que pour les fils de grande maison, l'hidalgo manchois s'est jeté dans la lecture pour tromper son ennui pour fuir le^ commérages de la gouvernante et
du barbier ; il s'y est consumé ; il a vécu pendant des années dans la familiarité des paladins, des princesses, des enchanteurs, jusqu'au jour où a germé dans son cerveau fiévreux l'idée absurde et sublime de restaurer l'ordre antique de la chevalerie errante, de reprendre le bon combat contre le mal qui a envahi la terre. Il part,- un matin, pour tenter à son tour l'impossible. A la divinité qu'il sert il offre en sacrifice, à défaut de son sang, que le hasard épargne, ses fatigues, ses coups, ses affronts, ses mauvaises nuits. Il s'aperçoit assez vite qu'il arrive trop tard : « Quand j'y fais réflexion, dit-il, je suis bien tenté d'avouer que je regrette au fond de l'âme d'avoir embrassé cette profession de chevalier errant dans un âge aussi détestable que celui où nous avons le malheur de vivre. » Il n'en continue pas moins, par point d'honneur, à chercher le fabuleux à travers ua monde désormais vide de mystère. Les perpétuels enchantements dont il se dit victime l'aident à préserver ses illusions et aussi à sauver son prestige. Un magicien a changé en outres de vin les géants qu'il avait occis, un autre en lourde paysanne, sentant l'ail, la divine Dulcinée. Tout pour lui est transposé : c'est son rêve qui est réalité et c'est la réalité qui est mensonge. Il lui plaît du moins qu'il en soit aiiisi, parce que son rêve est plus beau. Il laisse soupçonner en quelques endroits qu'il pourrait bien être une dupe volontaire. « N'est-il pas vrai, lui demande un jour la duchesse, que Votre Grâce n'a jamais vu Mme Dulcinée, que ce n'est point une personne vivante, mais un être fantastique que vous avez conçu et engendré en votre entendement et que vous ornez de toutes les grâces et perfections que vous voulez ? » —