‹ Le roman réaliste au XVIIe siècleChapitre 4 sur 188 · II"» partie, liv. II, ch. iv · texte numérisé non relu

II"» partie, liv. II, ch. iv

Enfin Aleman ne s'intéresse pas uniquement à la réalité sensible. Dans la composition et dans le développement du caractère de son principal personnage, il y a de Tobservation et de la logique.

Guzman appartient par sa naissance à un monde sensiblement plus relevé que celui de Lazarille : il a gardé de son éducation première une délicatesse de goûts, qui n*a rien à voir avec la délicatesse des sentiments, et qui se maintient chez lui, même dans la pire dégradation. Il souffre plus que d'autres des privations et des humiliations qu'impose une excessive pauvreté. Il lui est pénible d'être en contact journalier avec des êtres grossiers, « nés de pères brutaux, nourris d'aulx et de ciboules ». Au cours de sa campagne d'Italie, associé à deux bas coquins qui s'amusent à des larcins médiocres sans tirer du métier le moindre honneur, il a plaisir à les écraser de sa supériorité. Au moment le plus fâcheux de son histoire, il garde dans son rôle de mari complaisant une aisance et une allure qui sentent l'homme de bon lieu. Don Quichotte dit quelque part que le rôle de courtier d'amour ne convient pas au premier venu : « C'est un oiRce de gens habiles et discrets, très nécessaire dans une république bien organisée, et qui ne devrait être exercé que par des gens de bonne naissance et de bonne éducation. » Guzman a réalisé par avance ce souhait ironique : il joue son personnage sans défaillance, sans maladresse, feignant, le plus naturellement du monde, d'ignorer ce qu'il ne doit pas connaître, évitant également de gêner et d'être gêné, sauvant toujours les dehors.

Aucun des galants de sa femme ne se risquerait à s'émanciper avec lui, et quant à sa femme elle-même, il tient d'autant plus à ses égards qu'il lui doit

GUZMAN d'ALTARACHE. 29

davantage et que sa situation est plus délicate : «Elle avait beau savoir que j'étais complice de tout.*., elle me gardait le respect et la bienséance à quoi Tobligeait sa conditit)n i. » L'humble Lazarille ne faisait pas tant de façons pour porter les vieilles culottes de l'archiprêtre de San Salvador. Guzman ne vit pas mieux, mais il est d'un autre monde. Mateo Aleman n'est pas incapable de faire ces distinctions et de marquer ces nuances.

Le style du Guzman d'Alfarache est riche et fleuri, il abonde en comparaisons, en images. Il est plaisant, mais sans outrance. Guzman aime à rire, même dé lui ; il ne lui arrive guère d** aventure, même périlleuse ou humiliante, qu'il n'en souligne d'un mot le côté comique. A Rome, l'Éminence qui le protège, l'ayant surpris en flagrant délit de vol, délibère gravement avec d'autres cardinaux sur la nature du châtiment qu'il mérite ; on tombe d'accord qu'il sera fouetté : « Mais il y eut nouveau débat sur la quantité de coups, ce qu'ils disputèrent avec autant de contention que si c'eût été pour faire un pape.» — Guzman a encore assez souvent une sorte de raillerie à froid, une façon tranquille de dire des choses assez fortes qui fait penser un peu à Gil Blas. Parlant d'un certain Aguilera, qui s'était placé chez un marchand de Milan, il laisse simplement tomber cette remarque : « Il y avait plus d'un an qu'il le servait en toute fidélité, attendant une occasion de le détrousser sans péril.»

L'entrain, la bonne humeur, un scepticisme assez narquois, voilà, en général, la manière de Guzman : sa façon de conter achève de le peindre.

On peut voir par ces quelques traits que le roman

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