FRANÇAIS DE 1600 A
France, Italie, Allemagne, Hollande, Angleterre, il n'est pas de pays de l'Europe occidentale où n'aient pénétré le roman picaresque et le . Don Quichoile. Nulle part ils n'ont été mieux accueillis que chez nous; nulle part leur action ne s'est exercée d'une façon aussi continue.
Nous avions, dès 1561, une traduction, assez gauche, de Lazarille. Celle de Paul Baudouin, sensiblement meilleure, a été imprimée sept fois, de 1601 à 1628; celle de l'abbé de Charnes, peu fidèle, mais fort agréable, quatre fois, de 1678 à 1701.
Dès l'année 1600, Gabriel Chappuys a mis en français la première partie de Guzman d^Alfarache ; vers 1615, Jean Chapelain entreprend de le faire passer tout entier dans notre langue, en se félicitant d'avoir rencontré un si bon sujet et « si bien reçu» : sa version, qui alourdit le texte, mais ne l'affaiblit pas, a eu huit éditions, de 1619-1620 à 1645 ; elle a véritablement naturalisé chez nous un roman que Gabriel Brémond deyait traduire encore, avec
beaucoup moins de conscience, que Lesage devait adapter.
En 1618, D'Audiguier nous donne la première partie d^Obregon, quelques mois seulement après la publication du texte espagnol. En 1633 paraissent, en même temps qu'une troisième traduction de la Célesiine, les Visions de Quevedo et son Aventurier Buscony tous deux mis en français, et fort bien, par De la Geneste, et le succès des deux livres est remarquable : quatorze éditions pour le Buscon, vingt-deux pour les Visions (sans parler de la traduction postérieure de Raclots). Puis c'est le tour de la Justine d'Ubeda (1635), du Coureur de nuit de Salas Barbadillo (1648), de la Fouine de Séville de Solorzano (1661).
Il faudrait ajouter encore à cette liste quelques œuvres du même genre, composées chez nous en espagnol et traduites bien vite en français : les Tromperies de ce siècle, de Loubayssin de Lamarque, V Antiquité des larrons, de Carlos Garcia, une suite du Lazarille de T ormes par Juan de Luna, interprète et professeur de langue castillane.
Le succès général de tous ces romans ne s'explique pas seulement par des raisons littéraires. Jamais on ' n'a été si curieux des choses d'Espagne que dans la première moitié du xvii® siècle. On considère encore l'Espagnol comme l'ennemi héréditaire, on a plaisir à le voir ridiculisé par le pamphlet et la caricature ; on s'amuse des rodomontades qu'on lui prête; on applaudit à de plaisants discours traitant de la « contrariété d'humeur» qui sépare les deux nations. Cependant, dès le xvi® siècle, des rapports se sont établis : nos gentilshommes ont emprunté à leurs voisins un certain air cérémonieux, un peu de leur emphase et du raffinement de leurs galanteries. En
1615, les deux mariages qui rapprochent les dynasties, celui de Louis XIII et d'Anne d'Autriche, celui d'Elisabeth de Bourbon et de l'infant qui sera Philippe IV, favorisent la pénétration en France des usages espagnols et des modes, de toutes les modes, depuis les gants et les collets jusqu'aux jeux de cartes, aux recettes culinaires, au chocolat, — et, en même temps, de la langue et de la littérature castillanes. Il y a bien de l'exagération sans doute dans la phrase, souvent citée, de Cervantes : « En France ni homme ni femme ne manquent d'apprendre l'espagnol^»; mais il est vrai que jamais peutêtre il n'y eut à Paris autant de maîtres de cette langue, autant de grammaires, de dictionnaires, de recueils de proverbes et de locutions courantes, d'éditions bilingues présentant le texte en face de la traduction. On trouve des comédiens espagnols établis, dès l'année 1604, à la foire Saint-Germain ^\. dans la suite, Anne d'Autriche en attire souvent à la Cour, et ceux mêmes qui ne les comprennent pas. font ce qu'ils peuvent pour avoir l'air de les entendre,, telle cette dame, dont parle Tallemant, qui « pria sérieusement Mlle de Neufvic de l'avertir quand il faudrait rire ^ ».* Rien de ce qui vient de l'autre côté des Pyrénées ne passe pour indifférent. Les traducteurs attitrés peuvent à peine suffire aux demandes des libraires, et ils protestent parfois contre la tyrannie de la mode. En 1618, publiant une traduction d'un roman d(î Cervantes, les Travaux de Persile et de Sigismonde, D'Audiguier écrit : « Lecteur, pour te recommander cette pièce, il suffirait de te dire qu'elle est espagnole, parce que