‹ Le roman réaliste au XVIIe siècleChapitre 31 sur 188 · L'Estoile, Mémoires-journauXj août · texte numérisé non relu

L'Estoile, Mémoires-journauXj août

a. Historiettes, VIT, p. 525.

nous... faisons plus d^état des inventions étrangères que des nôtres.» La même année, dans l'Avertissement de sa traduction d^Obregon^ il reproche à ses compatriotes de le tenir asservi à une besogne qu'il juge fastidieuse : « S'ils n'étaient si curieux de voir les livres espagnols, il ne se trouverait point de gens qui me priassent de les tourner en français, et je me contenterais de les lire en leur propre langue. »

Alors que l'attention se porte ainsi sur l'Espagne, il est très naturel qu'on ait particulièrement goûté les nouvelles picaresques, où l'on pouvait reconnaître, comme dit le premier interjprète du Lazarilky « bonne partie des mœurs, vie et conditions » du peuple voisin. On a même dû éprouver une certaine satisfaction maligne à y voir représenté aux prises avec les plus rudes nécessités, réduit aux pires expédients, un type fort rabaissé d'Espagnol, très éloigné de tout héroïsme, formant un contraste piquant avec le matamore des rodomontades.

L'on peut donner une autre raison de la vogue qu'a eue alors le roman picaresque. Pendant toute la régence de Marie de Médicis et dans les années qui ont suivi, la France a traversé une crise sociale et économique assez comparable à celle qui avait fait naître en Espagne ce genre de fictions. Cette période n'a guère été qu'une suite de troubles, dont l'industrie, le commerce, l'agriculture ont également souffert. Rarement notre pays a été plus mal gouverné, plus mal administré, plus exploité. La satire sociale, qui tenait tant de place dans les œuvres d'Aleman et de ses imitateurs, trouvait donc chez nous, trop facilement, son application. — D'autre part, les gueux et les coquins foisonnaient pareillement des deux côtés des Pyrénées. Les témoi-

gnages contemporains s'accordent à constater un accroissement inquiétant de la mendicité et du vagabondage. Les guerres ou les charges trop lourdes arrachent les paysans du sol qui les nourrit. « La trop grande fréquence des collèges occasionne de quitter les arts nécessaires à la vie pour se précipiter aux écoles sous l'espérance que chacun a d'accroître et augmenter sa condition i» : ainsi se multiplient encore les déclassés. « Combien, écrit Antoine de Montchrestien, rôdent parmi nous, valid«es, robustes de corps, en pleine fleur d'âge et de santé, vaguant jour et nuit de-çà, de-là, sans profession ni demeure aucune déterminée, chacun le voit tous les jours avec étonnement 2. » Nous lisons un peu plus tard dans les Caquets de Vaccouchée (1622) : « Il faut prendre garde à une infinité de vagabonds et de coureurs de nuit qui pillent, volent, détroussent^....» L'organisation des confréries de gueux et de voleurs, déjà signalée à plusieurs reprises par L'Estoile*, est étudiée à fond dans nombre de livres qui se proposent de mettre en garde le public contre leurs tromperies : le Carabinage et Maloiserie soldatesque (1616), les. Règles^ Statuts et Ordonnances de la cabale des filous réformés^ ensemble le moyen de les connaître d'une lieue loin sans lunettes (vers 1620), V Histoire générale des larrons de l'Angevin Aubrincourt (1628) et celle, beaucoup plus développée et souvent reproduite, de François de Calvi, Lyonnais *. Tout en les craignant

1. Les Universités de France au Roi (Mercure français^ X, p. 432),

Page 1