Livre I, sect. XI
2. De 1619 (préface de Guzman) au 21 décembre 1659 (lettre à Lancelot), son opinion n'a pas changé.
3. La Bibliothèque Nationale possède un exemplaire de Gazman d*Alfarache annoté tout entier de sa main (Cf. E. Roy,C/i. SoreU p. 64).
a été imprimée dès 1614, un an après Tapparition du texte espagnol, et elle a eu, de 1618 à 1670, huit rééditions : la traduction de Cotolendi (1678) en a eu autant, et l'on sait combien d'autres ont suivi. II semble bien que les nouvelles les plus romanesques ont paru d'abord les meilleures. C'est de celles-là que D'Audiguier loue, dans sa préface, Tingénieuse invention, tandis qu'il a l'air de désapprouver dans les autres des « commencements un peu bas» et une disposition à « raconter trop particulièrement des choses trop familières». C'est de celles-là que se sont inspirés nos auteurs dramatiques, plus curieux d'intrigues que de traits de moeurs, Hardy, Ch. Beys et Guérin de Bouscal, Scudéry, Rotrou, Saîlebray. Pourtant on a dû lire aussi les nouvelles appelées « plaisantes » dans les deux volumes où les unes et les autres étaient mêlées, et elles ont pu contribuer à accoutumer peu à peu le public à une forme d'art pour lui assez nouvelle. De bons juges en viendront à les préférer, et Charles Sorel en fera un éloge très judicieux, écrivant dans sa Bibliothèque française qu'il n'en connaît pas « de plus naturelles et de plus circonstanciées », ni de plus « remplies de naïvetés
et d'agréments^».
En 1614 et en 1618 paraissent les deux parties du Don Quichotle, traduites l'une par César Oudin, grammairien et lexicographe renornmé, l'autre par F. de Rossct, et le roman de Cervantes devient presque aussitôt en France, aussi bien qu'en Espagne, un livre de lecture courante, que l'on a sous la main, que l'on connaît, que l'on cite : l'on peut dire vraiment qu'il entre dans notre littérature. Aux cinq rééditions qui s'impriment de 1620
à 1665 succède la fameuse traduction de Filleau de Saint-Martin, trente-sept fois reproduite de 1677 à 1798 et, après celle-là, tant d'autres. Chacun sait que la popularité de T Ingénieux Chevalier n'a jamais cessé de s'accroître : on sait moins à quel point notre xvii® siècle s'est déjà intéressé à lui. Il n'est guère d'écrivain qui ne fasse allusion à ses aventures, depuis Agrippa d'Aubigné, depuis Chapelain, depuis Saint-Amant, qui leur consacre près de cent vers dans sa Chambre du débauché^ jusqu'à Boileau et à Racine qui en parlent dans leur correspondance ; jusqu'à M*^ de Sévigné, qui y revient sept ou huit fois. Huet commente le chef-d'œuvre dans son Origine des romans, René Rapin dans ses Réflexions sur la Poétique, et surtout Saint-Évremond, qui l'entend mieux que personne et qui en est nourri.
Personne assurément n'en a vu toute la portée. Beaucoup ne l'ont considéré que comme une joyeuse bouffonnerie. Chargé de décorer les salons du château de Cheverny, le peintre Jean Mosnior y oppose aux images sérieuses que lui fournit VAsirée des scènes grotesques tirées de Don QuichoUe, On y prend des sujets de ballets, de mascarades, vers 1625, vers 1643 et encore à la fin du siècle, pendant les fêtes de Marly. Guérin de Bouscal en distribue dans trois comédies les situations les plus comiques. Le comte de Cramail s'en inspire dans une nouvelle facétieuse, le Dom Quixoie Gascon, et Scarron dans une pièce burlesque, d'ailleurs inachevée, le Faux Alexandre. — D'autres se sont attachés de préférence aux épisodes romanesques ou sentimentaux ; ce sont ceux-là qu'on a connus les premiers chez nous : l'aventure du « Curieux impertinent», l'histoire du berger Philidon et de la chaste Marcelle avaient déjà été mises en français
H') LE ROMAN ttKALlStË AU XYII^ SIECLE.
quelques années avant la traduction de la Première partie. On a composé des pièces de théâtre sur le sujet du « Curieux impertinent » ; sur la « folie de Cardenio ». — Mais personne n'a pu rester tout à fait indifférent à la satire littéraire, à la parodie et à la critique de ces fictions chevaleresquQS dont le succès, même en France, n'était pas encore épuis^. C'est à ce titre que César Oudin, le premier traducteur, recommandait le Don Quichoile : « Sa lecture, disait-il, sauvera la perte du temps que plusieurs consomment à feuilleter les romans fabuleux. » Non seulement il a contribué à déconsidérer chez nous d'une façon à peu près générale cette sorte de littérature; mais toutes les fois qu'on a voulu combattre un engouement du public pour des inventions contraires au bon sens, on a repris, et manié avec plus ou moins d'adresse, l'arme dont Cervantes avait porté de si rudes coups. C'est par sa vive et forte et ingénieuse moquerie que ce génie si profond a servi d'abord, dans tous les pays, la cause de la raison et de la vérité.
A côté du riche apport réaliste de l'Espagne, celui des autres pays compte peu. Un roman anglais fort original, Le Voyageur malheureux ou la Vie de Jack Wilton (1594), de Thomas Nash, n'est pas traduit et reste inconnu sur le continent. Le grand roman populaire allemand, le Simplicissimus de Grimmelshausen, n'a paru que plus tard et n'a pas non plus passé dans notre langue. Du côté de l'Italie nous ne recevons guère que le traité de Vialardi, la Fameuse Compagnie de la Lésine ^, sorte de manuel du parfait avare, où l'on pourra recueillir, entre
1. Traduit en 1604, souvent réimprimé en France, aVec des Suites et des compléments.
beaucoup de fantaisies, quelques traits d'observation, et le Vagabond de Rafaele Frianoro (le P. Griacinto de' Nobili), recueil d'anecdotes, à peine groupées, sur les mendiants italiens.
Des deux romans latins de Barclay, V Euphormion seul touche un peu au réalisme i. Il n'a pu être lu d'abord que par les personnes d'une certaine culture. Trois traductions dans la suite ^ l'ont rendu accessible à tous. Il présente quelques rapports avec les romans picaresques, étant comme eux un récit autobiographique, offrant comme eux des tableaux des diverses conditions. Mais, si l'histoire d'Euphormion ressemble parfois à celle de Barclay, elle est chargée trop souvent d'incidents mal inventés. Euphormion n'a guère le temps de se reprendre, de réfléchir sur ce qu'il voit : toujours quelque nouveau hasard l'emporte. L'auteur est un jeune homme de vingt ans qui ne peut connaître grand'chose de la vie. Il s'inspire plus des livres que de la réalité. Son roman n'est trop souvent qu'une amplification d'écolier, nourri du Saiyricon de Pétrone.
On remarque, de-ci, de-là, quelques esquisses de couleurs assez crues : un magistrat municipal d'une bourgade italienne, boucher de son état, recevant une délégation au milieu de son abattoir, les mains toutes sanglantes, le couteau entre les dents, en train « de tirer les tripailles d'un bouvillon qui pendait par les pieds à une échelle ^ », une scène d'ivrognerie crapuleuse en Allemagne *, les effets
1. Euphormionis Satgricon^ !»• partie, Londres, 1603, et Paris, 1605 î II» partie, Paris, 1607.