‹ Le roman réaliste au XVIIe siècleChapitre 36 sur 188 · P. 357 et Buiv · texte numérisé non relu

P. 357 et Buiv

d'innombrables romans de sentiment et de galanterie, uniquement composés pour « les créatures bien nées », où tout est fade et artificiel ^ ; — de l'autre, quelques fantaisies cyniques, dans le goût du Moyen de parvenir^ qui, dans un sens contraire, ne s'éloignent pas moins de la vérité. Entre les deux groupes, on ne voit guère ce qui représente l'expérience vraie, la raison clairvoyante et sincère. On ne peut citer que le Baron de Fœneste ^.

En ce petit livre, qui fut l'amusement de ses dernières années, D'Aubigné a voulu, dit-il, se récréer à la description de son siècle. Mais l'on sait combien cette description est limitée, et il faudrait bien mal en connaître l'auteur pour supposer qu'il a jamais pu être un témoin impartial.

Le caractère de Faeneste n'est pas seulement amusant, il est bien composé. A côté de sa fanfaronnerie qui contraste si plaisamment avec sa couardise essentielle, il y a chez lui de l'ambition, de la rapacité, une superstition toujours prête à accepter ce qui est miracle ou mystère, une incapacité de suivre l'argumentation d 'autrui qui tient autant du fanatisme que de la sottise, au total, une médiocrité d'esprit et une bassesse générale d'âme derrière une agitation étourdissante et joyeuse. Le comique du rôle (l'on a toujours l'impression que c'en est un) est dégagé par des procédés sûrs : Faeneste, par exemple, a des façons de se trahir, sans y penser, et de nous donner des moyens de condamner les actions dont il se vante, qui font songer à la Ménippée, et aussi aux Provinciales et à Molière.

1. Cf. G. Reynier, Le Roman senlimenlal avant VAslréc, II" partie.

2. Les deux premiers livres ont paru en 1617, le troisième en 1619 ; le quatrième est sensiblement postérieur (1630).

86 LE ROMAN RÉALISTE AU XVIl*-' SIÈCLE.

Ce Gascon décrit volontiers, avec une verve colorée de méridional. Il fait voir Taccoutrement du cavalier à la mode : vastes chausses plissées, pourpoint formé de quatre ou cinq taffetas Tun sur Tautre, bottes découpées sur la cheville pour laisser paraître un bas de soie incarnadin. Il représente, au Louvre, la manœuvre des aventuriers de sa sorte qui ont besoin de faire illusion sur leur crédit : on descend de cheval, dans la cour même du palais, devant les gardes auxquels on adresse, en visiteur familier, quelque plaisante apostrophe ; on gagne l'antichambre d'un pas ferme, « démenant les bras, branlant la tête, peignant sa moustache» ; là on s'arrête, on se mêle aux groupes, saluant l'un, embrasant l'autre, et l'on s'enquiert des nouvelles. Les nouvelles, ce sont les duels de la veille, les bonnes fortunes amoureuses, !'« avancement» d'un tel, la pension d'un autre, Combien de pistoles ont perdu Créquy ou Saint-Luc ; « si l'on ne veut point discourir de choses si hautes», on philosophe sur les couleurs des bas-de-chausses et des rubans, couleurs tendres, couleurs mourantes, bleu-turquoise, feuille morte, isabelle, ventre de biche, vert naissant, fleur de seigle, gris de ramier, couleur de baise-moi-ma-mignonne. Un grand passe-t-il, l'occasion est bonne de se glisser dans son cortège et d'approcher ainsi un peu plus de l'appartement de Sa Majesté ; au bout d'un moment, on redescend par le petit escalier, pour faire croire qu'on a vu le roi, et alors il faut trouver quelqu'un qui aille dîner et qui vous emmène : si l'on n'a pas cette chance, il ne reste d'autre ressource que de « bouter courage», «de faire bonne mine» et de s'en retourner l'air satisfait, un cure-dent en bouche, comme si on avait mangé.

Des détails de cette sorte, quelques anecdotes vivement contées, ne peuvent faire oublier ce qu'il y a d'artificiel et de forcé dans cette fiction évidemment symbolique. Il est trop visible que Faeneste n'a été imaginé que pour illustrer une thèse.

Cette thèse, la voici dans ses grandes lignes : Dans la noblesse française, la nouvelle génération ne ressemble guère à l'ancienne. L'ancienne, « consommée aux expériences de la Cour et de la guerre», de principes fermes, d'instruction solide, attachée à ses devoirs, dédaigneuse de l'intérêt personnel, se dépensait sans ostentation pour les nobles causes. La nouvelle, vaniteuse et égoïste, ne songe qu'à jouir et surtout à « paraître » : vivre pour l'apparence, avoir l'air d'être riche, d'avoir du crédit, d'être brave, d'être aimé, briller ou du moins pouvoir se persuader qu'on brille, voilà son programme et son ambition. Or rien n'est plus dangereux que de « prendre le paraître ,^o\ir Vêire ». Quand il s'agit du gain, de l'amitié ou de l'amour, c'est duperie ; c'est félonie dans les questions d'honneur ; trahison dans le service du roi ; « au fait de la religion », hypocrisie. La société moderne « est malade du paraître^ aussi bien aux affaires générales que particulières». D'Aubigné pressent bien que l'aristocratie risque de tout perdre à ce jeu .; il devine qu'attirée de plus en plus par l'éclat croissant de la vie de Cour, elle y consumera dans une vaine parade son énergie et sa fortune, qu'elle y corrompra sa moralité, qu'elle y gaspillera son influence et son prestige. Voilà l'idée sérieuse du livre, que les faits n'ont que trop tôt confirmée. Elle reparaît sans cesse au cours d'un dialogue très décousu, entre tant d'his-

toires bouffonnes ou gaillardes, de disputes théologiques sur la bonne intention, sur les reliques, les miracles, le baptême : D'Aubigné dit lui-même que c'est « le profit de tout son jliscours ». Il s'est amusé à côté, ,et parfois son ardeur de polémiste l 'a emporté assez loin : mais son projet essentiel et avoué a été de signaler un des plus graves des maux présents et de le combattre par le ridicule. C'est pour mieux déconsidérer en sa personne les mœurs nouvelles qu'il a montré si grotesque et si plat son aventurier gascon.

Même, pour vouloir trop bien faire, il l'a trop avili. En dehors d'une envie commune de se faire valoir, on peut dire qu'il n'a aucun rapport avec la génération qu'on veut qu'il représente. La jeune noblesse d'alors n'était que trop belliqueuse, et trop chatouilleuse sur le point d'honneur : FaBueste^ dans les combats, a toujours su éviter les mousquetades et gagner à propos quelque colline éloignée d'où il a pu mieux suivre l'ensemble des opérations ; il n'a aucun goût pour les duels, parce que a la justice ne respecte pas assez les gentilshommes». — Jamais il n'y eut de plus belles galanteries qu'en ce temps, de plus cérémonieuses et de plus passionnées. Celles de Fœneste sont pitoyables, et il n'y considère que le profit. — Ses fanfaronnades et son babil n'ont jamais trompé personne; il a été, en toute occasion, bafoué, sifflé ou fouetté, et il l'avoue sans embarras. Ce gentilhomme, on le voit, n'est pas de l'espèce ordinaire : il ne ressemble même que par son patois à ces maigres capitans de Gascogne qui arrivaient alors par bandes en quête de quelque butin, prêts à tout sans doute, mais à qui le courage ne manquait pas ; à peine est-il, comme dit D'Aubigné, « l'écume de ces cerveaux

bouillants». Il faut le prendre plutôt comme une caricature, comme un grotesque inoffensif, assez peu diffèrent, en somme, des Rodomont et des Fierabras dont notre comédie s'est amusée pendant près d'un siècle.

Il y a plus de vérité dans le « bonhomme »

Enay qui l'écoute, qui lui donne la réplique, qui le pousse.

Le vêtement d'Enay çst simple et son équipage modeste, mais il vit à son aise sur ses terres qui sont fertiles, dans son grand jardin bien clos, dans sa maison spacieuse et accueillante, au milieu de ses serviteurs et de ses paysans qu'il aime. Ses propos sont discrets, sa contenance est grave, mais il ne manque' ni d'esprit ni de malice, ni même d'une certaine gaieté. Il se plaît assez aux histoires un peu grasses dont s'amusaient les rudes jouteurs du temps passé. Menant la conversation à son gré, maître du jeu, il laisse aller le vaniteux dont la sottise l'enchante ; puis, lorsqu'il l'a vu gonflé à souhait, d'un trait net, acéré, il perce la bouffissure. — Mais là encore apparaît la thèse.

En ce vieillard qui lui ressemble, Saintongeois comme lui et ancien compagnon du Béarnais, D'Aubigné a voulu montrer qu'aux points de vue matériel, intellectuel et moral, rien ne vaut tant que d'avoir du fond. Son nom même est allégorique. L'auteur nous avertit qu'Enay en grec signifie : être, Fœneste dans la même langue signifie : paraître. Ce sont deux conceptions de la vie qu'il oppose ou encore, comme il dit, « deux complexions des hommes-». Ce caractère symbolique de l'ouvrage et son allure de pamphlet atténuent singulièrement la portée de ce qu'il peut enfermer de réalisme.

90 Llî ROMAxN RÉALISTE AU XVI1<^ SIÈCLE.

Ainsi donc, pendant une période assez longues, on ne rencontre pas d'œuvre française où ait pu tout à fait se satisfaire le vieil esprit français lucide, raisonnable et positif, et cela explique en partie le succès des romans espagnols, qui seuls offraient du véritable train du monde des images amusantes et peu déformées. On peut remarquer sans doute, même dans le roman le plus romanesque, quelques symptômes d'un mouvement de réaction contre la pure fantaisie. Les premières parties de VAsirée marquent à cet égard un progrès sur les inventions antérieures : dans un décor précis, les rives du Lignon, le Forez, le Bugey, la Provence, Honoré d'Urfé a fait entrer un peu de sa vie et de celle des siens, des aventures réelles de grands seigneurs et de grandes dames de son temps et sinon les formes vraies de l'existence aristocratique, du moins quelques-uns des sentiments qui la dirigeaient. Nous verrons ce mouvement se prolonger dans le cours du siècle, mais bien lentement et surtout en surface. La littérature mondaine ne se détournera progressivement que des invraisemblances les plus grossières; dans le fond, elle continuera à vivre surtout de conventions et d'illusions. C'est dans un milieu très différent du sien que le réalisme français va renaître, tout à fait en dehors de son influence, et même contre elle.

Page 1