‹ Le roman réaliste au XVIIe siècleChapitre 37 sur 188 · L'ART · texte numérisé non relu

L'ART

L'esprit bourgeois s'était assez rarement exprimé, du moins littérairement, dans le cours du xvi^ siècle» et bien moins encore dans les premières années du xvii^. Pendant la régence de Marie de Médicis et le règne de Louis XIII, la bourgeoisie voiLs'accroître d'une façon continue son importance sociale à mesure qu'augmente le pouvoir de l'argent. Les charges vénales que la royauté multiplie pour en tirer des ressources, c'est elle qui les acquiert ; elle commence à dominer dans les tribunaux et dans les conseils ; elle occupe les fonctions municipales ; elle se fait écouter dans les assemblées provinciales ; les grandes affaires sont entre ses mains ; elle réussit à obtenir des exemptions de taxes, des privilèges i. Ce progrès d'influence a son retentissement dans la littérature. Il y a eu un moment, assez court, il est

1. Hanotaux, la Jeunesse de Richelieu'^ B'Avenel^ Richelieu et la Monarchie absolue^ t. II ; Ch. Normand, la Bourgeoisie française au XV 11^ siècle.

vrai, où Ton a vu se manifester de nouveau, avec vigueur, et dans des genres très différents, Tancien esprit çle la classe moyenne, toujours pareil à luimême, ou peu s'en faut, froid, prosaïque, railleur, son bon sens ferme et limité, que ni l'illusion ni la sensibilité n'égarent, son honnêteté revêche et frondeuse.

L'esprit bourgeois est hostile aux femmes et se raille ou se plaint volontiers des incommodités du mariage. Or nous assistons pendant cette période à une vive reprise de l'éternel procès du sexe féminin. Déjà, en 1608, dans sa longue Satyre Ménippée, Gourval Sonnet, docteur en médecine, natif (le Vire çn Normandie, démontre avec un grand luxe d'exemples et une précision toute médicale que « le servile joug d'hymen »

Est cent fois plus fâcheux et plus insupportable Que celui des forçats qui, de crime entachés, Languissent sans repos, à la rame attachés ;

et, l'année suivante, dans sa Thimetelie, il fait voir encore, non moins longuement.

Que de tous les malheurs la femme est Tépitome.

En 1617, Olivier publie son célèbre pamphlet V Alphabet de V imperfection et malice des femmes ^ plus remarquable par l'ingéniosité de la disposition que par la nouveauté des arguments, où il a su trouver autant de vices féminins qu'il y a de lettres dans l'alphabet. Des «champions des dames».

Vigoureux, le chevalier de l'Escale, le sieur de la Martinière ont beau protester au nom de la société polie : l'avantage reste aux « misogynes ». U Alphabet en est, en 1630, à sa cinquième édition et, chaque

année, la thèse est reprise par d'autres sous forme de libelles ou de dissertations copieuses : la Cacogynie ou méchanceié des femmes (1617), la Réplique à VAniimalice par La Bruyère (1617), le Purgatoire des hommes mariés, avec les peines et tourments qu^ils endurent incessamment (1618), le Recueil des figures et emblèmes sur la méchanceté des femmes, avec des citations de la Sainte Écriture et des Saints Pères (vers 1621), les Singeries des femmes de ce temps découvertes et particulièrement d'aucunes bourgeoises de Paris (1623), le Tableau historique des Puses et subtilités des femmes où sont naïvement représentées leurs mœurs, humeurs.., (1623), etc. Un anonynae, qui se range en 1625 dans le parti du beau sex6^, reconnaît qu'il y faut quelque courage : « la coutume qu'on a de mépriser ceux qui entreprennent sa défense arrête tout court les plus zélés »

L'influence de la bourgeoisie se fait sentir dans le théâtre. Sans parler des farces tabariniques et autres, dont la raillerie grossière s'adresse au moins autant aux gens du peuple qu'aux personnes de moyen état, il y a eu à ce moment quelques essais assez curieux de comédie bourgeoise, comme VAlizon, dédiée « aux jeunes veuves et aux vieilles filles de Paris», dont l'action se joue entre bonnes gens de la capitale : Alizon Fleurie, femme d'âge, Jérémie, ancien soldat, et M. Karolu, vieux bourgeois. L'on y entend l'Armichon, le colporteur, annoncer les libelles et les facéties du jour ; l'on y voit le batelier de la Grenouillère embarquant une compagnie dans son bateau couvert, au tarif réduit d'un sol par personne. On peut citer encore les

1. La Perfeclion des femmes avec V Imperfection de ceux qui les méprisent, par H. D. M., Paris, 16?J5, in-8.

Vendanges de Sures nés, de Pierre du Ryer, dont le décor représente un coin de la banlieue parisienne, avec Terinitage du Mont Valérien dans le fond ; où passe la figure joyeuse et fleurie du bon vigneron Guillaume ; où Ton se moque des « polis de ce temps » et de leur langage affecté, de la noblesse et de son éclat trompeur. On ne rencontre là qu'honnêtes bourgeois et bourgeoises, qui pensent et s'expriment bourgeoisement : longtemps avant Mme Jourdain, Crisère a conscience de Tautorité que lui donne une vie d'économie et de travail ; lui aussi, il redouterait pour sa fille une alliance avec plus haut qu'elle :

Pour moi qui désire être et mon maître et ma loi. J'aime le noble en guerre, et le crains près de moi *.

Tout le monde est à peu près d'accord qu il faut que dans un ménage les fortunes soient assorties aussi bien que les caractères. Chacun a de la sympathie pour Polidor, mais on ne lui accorde la main de celle qu'il aime que parce qu'il hérite inopinément.

Il y a une poésie bourgeoise. Je parle, non des couplets gaillards qui n'ont guère de rapport avec la littérature, mais de la satire, sérieuse ou plaisante, dont on trouve à cette époque des modèles intéressants.

On a tort de dédaigner ces disciples de Régnier : D'Esternod, Courval Sonnet, Jean Auvray, Du Lorens. Ils l'imitent souvent, il est vrai, et même quelquefois le pillent, et ne lui prennent pas d'ordinaire ce qu'il a de meilleur. Mais il y a chez eux

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