‹ Le roman réaliste au XVIIe siècleChapitre 46 sur 188 · Saîire I · texte numérisé non relu

Saîire I

L'une, dévotleuse, enfile un chapelet ; L'autre, par trop pressée, agence son collet ; L'un chante à faux-bourdon une chanson dévote Mise nouvellement sur Tair de la gavotte.

L'autre, moins retenu, veut discourir d'amour.

Les détails du voyage, la visite au sanctuaire, les acquisitions de raiédailles, de croix, d'agnus-dei, les vœux que chacun et chacune font, Tune pour avoir des enfants, l'autre pour n'en plus avoir, Tagréable retour par le chemin le plus long : Fontainebleau, Paris, Saint-Denis, Saint-Germain, les joyeux propos, les serrements de main furtifs, les baisers, les ris, les mignardises, tout cela est allègrement et spirituellement décrit.

Ailleurs, c'est une promenade dans les environs de la ville avec le caquetage des dames, leurs réflexions sur les incidents de la route, la dispersion des couples dans les bois et les diverses façons dont chacun y profite de la solitude. Ailleurs une visite à un cousin rustique et cérémonieux, où mille détails accumulés suggèrent l'idée d'un ennui mortel.

La satire de la Femme en, couche abonde en constatations cruellement précises, mais aussi en remarques d'une amusante vérité. Rien ne manque au tableau : les spasmes et les défaillances, signes précurseurs d'un proche dénouement, la visite inopportune d'une voisine venue aux nouvelles et qu'il faut bien recevoir, les redoublements de souffrances et de cris, les encouragements de la servante, les commandements précipités :

Jeanne, faites son lit I... — A4'aide, je me meurs I — Allez quérir sa sœur ; faites venir ma Dame I Jeanne, appelez Monsieur pour venir voir sa femme ! Dn vin, laquais I de l'huile I — Ha I c'est trop endurer I...

— Tenez, baisez cet os de béat Père Ignace !

Tout vient bien, ma maîtresse I — A l'aide, quels élans I

— Priez pour votre sœur qui ne fait point d'enfants 1

Le mari s'énerve et trouve le temps long : il lit, pour s'occuper, la Vie et la Mort de Sainte Marguerite, La sage-femme est arrivée.

La mère, au premier somme, on réveille en sursaut ; La sœur, tout effrayée, hors du lit fait un saut. Passe son cotillon, s'en vient sans corps de cottes. Ses chausses sous le bras, au beau milieu des crottes.... Enfin l'accès redouble et, par un grand effort. Le fruit qu'on attendait se présente à bon port.

« C'est un fils », dit Tune ; « Une fille », dit l'autre. « Il est né coiffé, crie une troisième, c'est le portrait du père. » « Taisez-vous ! fait la garde, ou parlez doucement !» La « Dame du lit » a perdu connaissance ; mais au bout d'un moment, revenant à elle, elle demande à voir son enfant :

Tenez : il va tout seul ; on n'en peut être maître. Voyez comme il gambille 1 O qu'il est beau garçon I Riez, petit mignoli, mon petit enfançon. [ventre....

Eh bien I qu'il est méchant I — Ce sont tous maux de

— Papa, approchez- vous : mon fils vous baisera. C'est de votre façon !...

Cet attendrissement ne dure pas, et la scène se termine en durs reproches. Devant sa femme, qui est l'héroïne du jour, et devant sa belle-mère le mari n'a qu'à baisser la tête :

Le pauvre Jean Bonhomme endure et ne dit mot.

C'est à lui que va la sympathie de l'auteur.

Gomme le conteur des Quinze joies, qui avait aussi traité ce thème, il n'a voulu faire voir -là qu'un des «agréments du mariage; sa conclusion est très catégorique :

LE REALISME BOUÎ^GÈÔtS VERS 1620. lOH

Qui veut donc en santé, nettement, vivre heureux, Qu'il évite à jamais les combats amoureux I

Mais le tableau est si bien venu qu'on néglige volontiers la démonstration, pour n'en considérer que l,a valeur pittoresque.

Comme suite d'images de l'existence familière, les Exercices de ce temps sont très dignes d'attention : il ne faut pas y chercher autre chose. Le défaut de ce réalisme, c'est évidemment qu'il est tout extérieur ; il ne peint des mœurs que la surface; et il reste en cela, comme pour les qualités d'expression, très au-dessous de celui de Régnier. Du moins est-il rarement gâté par ces excès de fantaisie burlesque où tombera bientôt un Saint- Amant. On l'a fort heureusement comparé à celui de quelques peintres hollandais : c'est la même abondance de détails et la même minutie, le même art qui se dissimule et veut n'avoir d'autre mérite que l'exactitude de la reproduction.

Si l'on veut pénétrer, au cœur de cette vie bourgeoise dont les Exercices ne sont que l'illustration, il faut ouvrir les Caquets de Vaccouchée. Ces deux petits livres sont du même temps, et ils se complètent.

Les pièces dont est formé le recueil des Caquets ont été publiées, l'une après l'autre, dans le cours de l'année 1622, par cahiers de quelques feuillets. Elles ont été réunies, en 1623, en un volume de deux cents pages ^ ne portant aucun nom d'auteur ni de libraire, ce qui se comprend sans peine :

1. Recueil général des Caquets de Vaccouchée... y le tout dhcouru par Dames, "Damoiselles, Bourgeoises et, autres et mis par ordre en VIII après-dînées qu'elles onl fait leurs assemblées... Imprime au temps de ne se plus fâcher.

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' car il y avait là de vives attaques, non seulement contre des groupes de personnes, mais encore contre des individus, ou clairement désignés ou même nommés.

Les trois premières Journées, les meilleures, semblent être de la même main ; Tauteur laisse entendre qu'il occupe une situation assez haute : «étant, dit-il, ce que Dieu m'a fait naître et colloque «n un rang qui me sépare du vulgaire » ; on a supposé avec assez de vraisemblance qu'il a dû appartenir à la magistrature parisienne.

Il raconte que, relevant d'une grave maladie et ayant besoin de se distraire, il n'a rien trouvé de mieux que d'aller écouter des propos de commères. Sa cousine de la rue Quincampoix venait justement d'avoir un enfant : il Ta suppliée de le laisser assister, caché derrière un rideau, à une de ses assemblées de l'après-midi. Elle a consenti; il s'est glissé dans la ruelle :

Incontinent après, arrivèrent de toutes parts toutes sortes de beUes dames, damoisellcs, jeunes, vieilles, riches et médiocres, de toutes façons, qui, après avoir fait le salut ordinaire, prirent place, chacune selon son rang et dignité, puis com* mencèrent à caqueter....

C'était une très vieille tradition d'abord de la noblesse, puis de la bourgeoisie, de se transporter amsi, très peu de j<)urs après une naissance, dans la chambre de la «gisante» et d'y tenir de longues assises. C'avait été autrefois, nous le voyons par les Quinze joies de mariage, une occasion de collations fort substantielles; dans la suite, l'on mangea moins, mais l'on parla davantage ; bien des écrivains se sont moqués de ce babil féminin dont la pauvre accouchée était généralement étourdie :

Etienne Pasquier y fait allusion dans ses Ordonnances d'amaur, et Henri Estienne nous apprend qu'on appelait caqueioires les sièges où prenaient place les visiteuses, « chacune voulant montrer n'avoir point le bec gelé ^)).

On ne pouvait imaginer de meilleur prétexte à une revue des faits du jour. Le cadre parut plaisant, la satire vive et maligne, comme elle était : on se jeta sur les premiers cahiers ; nous voyons par un autre libelle de Tépoque ^ qu'il s'en vendit beaucoup plus « que d'épîtres familières ou d'oraisons de saints». Il était donc naturel qu'on y ajoutât des suites. Cinq furent publiées la même année '. Elles sont de valeur assez inégale. La Quatrième journée est lourde et traînante, la Cinquième bien meilleure; les dernières sont surtout remplies de. médisances. Un même esprit cependant anime ces pièces, l'allure et le ton n'y sont pas très différents : cela constitue au recueil collectif une sorte d'unité qui nous permet de l'examiner dans son ensemble.

En dehors de la duchesse de Vemeuil et de Mathurine, la folle, iqui apparaissent, un moment, dans la Cinquième journée, les entreparleuses sont toutes bourgeoises. Quelques-unes, qualifiées de « damoiselles de haut parage » ou même de « dames de la Cour», appartiennent à des familles de robe et ne vivent que sur la lisière du grand monde ; certaines ont pour maris des officiers de la couronne, trésoriers ou commissaires des guerres ; le plus grand nombre sont des marchandes et même d'assez petit état : une mercière de la rue de la I^arpe, une passe-

1. Premier dialogue du nouveau langage français italianisé^ p. 162.

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