w Journée
i['^ LE ROMAN RÉALISTE AU XVII® SIÈCLE.
quatre ans et demi, et elle en est à son septième. C'est un désastre, pense sa mère : si elle avait pu prévoir qu'elle irait si vite en besogne, elle ne l'aurait pas mariée avant vingt-quatre ans, ainsi elle n'aurait pas «la peine de voir tant de canailles à sa queue ».
La bourgeoisie parisienne a toujours été frondeuse. On a vu que nos dames ne se font pas faute de dauber sur les pouvoirs publics. Ici pourtant leur critique se limite : elles jugent les plus hauts ofTiciers, elles détestent les favoris ; mais elles respectent le roi, ne le considèrent jamais comme responsable : « Je ne crois pas, dit l'une, que le roi sache la moitié de ce qui se passe ; car, s'il le savait, il y mettrait ordre, il ferait observer les lois. » Elles estiment excellent le principe de la distinction des classes. La noblesse a beau se trouver appauvrie, il est inconvenant que des bourgeois prétendent s'égaler à elle ; ils ont doublement tort de vouloir donner leurs filles à des gentilshommes, d'abord parce que ces mariages leur coûtent très cher, et ensuite parce que ce n'est pas dans l'ordre.
Même entre elles, les visiteuses font grande attention à ce que la hiérarchie soit respectée. Quand elles viennent s'asseoir autour du lit de leur amie, elles ont soin de prendre place « chacune selon son rang et dignité », tandis que leurs filles suivantes s'installent comme elles peuvent dans le fond, sur leurs genoux, pcès de la porte. Dans la Troisième journée, l'accouchée exprime quelque regret que des « femmes de basse étoffe » se soient rencontrées chez elle avec des femmes de messieurs des comptes, de secrétaires, de trésoriers et qu'elles aient été assez effrontées pour leur adresser la
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parole. Gela est bien dans l'esprit/ éminemment traditionaliste et conservateur, de la classe : l'hiBtoire de la bourgeoisie au xviï« siècle est pleine de querelles des grandes corporations, particulièrement des Six-Gorps, avec les groupes inférieurs, par exemple les marchands de vin, qui prétendaient traiter avec elles sur un pied d'égalité.
Sur la question des rapports de Tun et Tautre sexe, les commères s'accordent à reconnaître que le sexe faible doit se soumettre sans récriminer à une tutelle acceptée depuis tant de siècles. Il fallait bien que la querelle des femmes, revenue, comme on a dit, à la mode, fût mise ici sur le tapis. L'on proteste, comme il convenait, contre les écrits récents où Ton a tant « épluché les actions des pauvres femmes» ; mais Ton estime qu'il faut avoir perdu le sens pour soutenir « que la femme est en jaième ligne parallèle avec l'homme », et l'on écoute avec un étonnement narquois le discours d'une « docte et scientifique damoiselle » qui soutient ridiculement cette théorie ^. Il ne faut pas oublier que les Caquets ont été écrits par des homines. Mais ils n'ont pas manqué à la vérité en montrant si hostiles aux revendications féminines ces bourgeoises peu éclairées, qui devaient presque toutes partager là-dessus les préjugés de leurs maris et auraient affirmé volontiers, comme la Martine de Molière, que
La poule ne doit point clianter devant le coq. Elles abordent à plusieurs reprises la question
1. V/" Journée» En cette vieille damoiselle, « qui s'entend à la philosophie» et ne se baigne qu'une fois par an, il faut rcconnaîti'e Mlle de Gournay : le discours burlesque qu'on lui prête est visiblement une parodie du traité qu'elle venait de faire imprimer, en cette même année 1622 î De VÉ^iallté des hommes et des femmes^
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religieuse, et ces passages sont peut-être les plus curieux du recueil. Ils nous font voir à quel point restaient encore vivaces dans la population parisienne les souvenirs des guerres civiles, les ferments des anciennes haines. Dans la Première Journée^ une réformée, «maigre, pâle, mélancolique », se risque à exposer, d^un ton modeste, les avantages de sa religion, « si douce à supporter que tous ceux qui y entrent en sortent difficilement». On se contente de lui couper, assez rudement, la parole : « Je vous prie, Madame, cachez votre vice, et parlons d'autres choses.» Mais, dans la Seconde Journée, le débat recommence avec plus d'animation et d'ampleur. Se tournant, Tair hostile, vers une huguenote de l'assistance, une vieille femme, chaperonnée à l'antique, interrompt ainsi un propos sérieux : « Il n'y a personne ici, dit-elle, qui puisse comprendre des choses si relevées, sinon Madame, qui est à ce bout, car elle a lu Calvin, Clément Marot, Bèze et une infinité de grands philosophes. » — « Merci de ma vie, fait l'autre, oui, je les ai lus ! Qu'en voulez-vous dire, vieille sans dents? »
La compagnie se retourna pour la voir, car la colère lui était montée au visage et lui avait marqué le front d'un vermillon empourpré.
— N'est-ce pas une étrange chose, dit-elle, qu'on en veut tant à notre pauvre religion? On nous appelle libertins, cruels, acariâtres, imposteurs, semeurs de zizanies,... et toutefois irn'y a rien de plus simple que nous : nous ne demandons que la paix ; nous ne cherchons que concorde et fraternelle amitié : tout notre but ne tend qu'à la jéformation.
— Par le vrai Dieu, c'est bien à faire à vous à nous réformer I dit la vieille. D y a douze cents ans que la France a quitté son erreur pour s'enrôler sous les drapeaux de la vraie Église, et aujourd'hui une femme voudra la réformer 1 11 ne
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faut qu'un Calvin, qu'un Luther et deux autres moines reniés et apostats pour faire refleurir l'ancienne majesté de l'Église I
Un incident comique interrompt son apostrophe : entendant parler de Calvin, un petit chien croit qu^on rappelle et commence à frétiller : car c'est le nom que, par dérision, sa maîtresse lui a donné ; la dame, toute confuse, Tenfouit précipitamment sous sa cotte pour ne pas faire déshonneur aux réformées.
Cependant la vieille femme reprend son réquisitoire :
Si vous voulez parler avec^érité et sans passion, d'où sont venues toutes les guerres civiles qui ont miné et déserté toute cette monarchie depuis quatre-vingts ou cent ans? Votre religion n'a-t-elle pas allumé le feu aux quatre coins de la France ? N'avons-nous pas vu (au moins mon père me l'a dit cent fois), depuis l'avènement du roi Henri II à la couronne jusqu'à maintenant, tout ce royaume bouleversé de fond en comble pour votre sujet?
Elle continue longtemps encore, sans aborder la question théologique, à laquelle elle ne veut rien entendre, ne regardant que les conséquences politiques, maudissant ces troubles publics dont souffre surtout la classe moyenne et dont, avec son parti pris de vieille ligueuse, elle rend les protestants uniquement responsables. C'était déjà le point de vue du satirique Auvray interpellant violemment les huguenots dans sa Complainte de la France :
Jusqu'à quand, esprits factieux, Ressemblerez-vous la vipère.
En déchirant, séditieux.
Les flancs de votre propre mère?
C'a toujours été, au moins dans la première moitié du xvii© siècle, celui de la bourgeoisie catholique
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de Paris, avant tout désireuse d'ordre et de paix.
Étroite et animée, avec ses boutiques débordantes où sur le pas de la porte la marchande attend les clients, la rue de Paris est propice aux commérages. On ne quitte guère son quartier, Tagitation con* tlûue des deux côtés du ruisseau offrant un suffisant spectacle ; Ton connaît tous ses voisins, on les surveille, et les médisances vont leur train. L'on commente les allures de la chambrière en bavolet, les visites discrètes que reçoit Taustère bourgeoise, les sorties de la damoiselle en grande toilette, sous le masque, gorge découverte et vertugadin.
Quoi d'étonnant à ce que les amies de l'accouchée soient si bien informées de tous les menus scandales de leurs quartiers ? La femme de l'orfèvre est assez jolie : « Serait-il possible qu'elle fût entretenue par son frère ? — Madame, on le dit ainsi, proche la rue aux Ours. — Maaemoiselle, ils mériteraient donc tous deux d'être punis, car c'est un grand péché. » — « La fenmie d'un tailleur d'auprès la rue des Prouvelles accorde, paraît-il, ses bonnes grâces à un procureur du Châtelet » — « Vraiment, s'écrie une fripière, je ne m'étonne plus s'ils vont si souvent aux champs ensemble* » — « Ce n'est pas où ils font leurs meilleurs coups, dit la tapissière, mais c'est au logis de Paris.... » Chacune ajoute son anecdote ou son détail à cette chronique : c'est là un sujet sur lequel on ne tarit pas. Les commères prennent évidemment plaisir à explorer ces petits mystères de la vie privée ; elles interprètent les faits sans bienveillance et concluent toujours au pire : il faut remarquer toutefois que le sentiment qui les anime est moins la curiosité maligne que le souci du bon ordre et de la respectabilité bourgeoise. 11 est fâcheux que des personnes de bonne
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famille soient lea premières à donner le mauvai» exemple et compromettent ainsi la réputation de tout le corps ; plus fâcheux encore que certains maris se résignent à ces mésaventures en disant « que leurs femmes n'en ont pas apporté la mode en France ». On retrouve là le fonds de solide vertu qui a toujours fait la force de notre classe moyenne.
Assez égoïste et intéressée, assez jalouse, plus portée à croire le mal que le bien, mécontente, grondeuse, respectueuse cependant de Tautorité et de la hiérarchie, peu délicate, mais foncièrement morale et attachée à ses devoirs, ainsi se peint la bourgeoisie dans les Caquets de Vaccouchée, et tout nous prouva que cette image était fidèle. EUe y parle sa vraie langue, vive et crue, qui appelle lep choses par leur nom, semée de vieux mots (pristine, par exemple, pour ancienne), renforcée d'exclamations populaires : Vrami l Saint-Gris l Merci de ma vie ! colorée de locutions pittoresques (ainsi l'on dit d'un héritage qu'il n'en est pas resté «du fil à lier un boudin», d'une étude de procureur qui rapporte peu qu'elle est « aussi sèche qu'une langue de bœuf fumée», d'une dame de vertu chancelante qu' « elle a les talons si courts qu'il ne faut la pousser guère fort pour la faire choir»). Par la vigueur de l'expression comme par la sincérité des sentiments, par le mouvement des dialogues, peu composés sans doute, mais qui rendent justement par là l'allure rompue d'un vain babillage, ce recueil des Caquets intéresse tout à fait. Il est très supérieur aux écrits de même nature où la malice parisienne s'est alors donné hbre cours : le Caquet des poissonnières (1621-1622), le Caquet des femmes du faubourg Montmartre (1622), les Grands jours
tenus à Paris par M. Muet^ lieutenant du petit criminel (1622), etc.
On ne saurait lui comparer non plus une autre suite de commérages imprimée dix ans plus tard , également sans nom d'auteur : les Amours^ intrigues et cabales des domestiques des grandes maisons de ce temps ^. Comme le titre le laisse deviner, la matière en est beaucoup plus basse et plus limitée : ce sont propos d'antichambre et d'office, qu'échangent l'écuyer d'un grand seigneur, le valet de chambre et le page de sa femme, la gouvernante et le précepteur de ses enfants, une servante de cuisine ; ceux dont ils médisent sont, non pas les maîtres, placés trop haut, mais les domestiques d'un rang supérieur, qu'ils redoutent et qu'ils envient. On ne peut imaginer ce qu'ils déversent, en un couple d'heures, d'injures, de méchancetés, d'insinuations sournoises, de révélations dégoûtantes. L'objet principal de leur haine est la demoiselle confidente, trop écoutée, paraît-il, par sa maîtresse, fille dévote et sensuelle qui a eu le malheur de manquer deux ou trois mariages, quoiqu'elle ait fait tout ce qu'il fallait pour ne pas décourager les galants. Ses intrigues avec le secrétaire, puis avec le maître d'hôtel, ont été épiées avec une patience féroce. Dans ces hôtels « où la chambre des filles ne ferme qu'avec un loquet», il est difficile de tenir cachées ses imperfections physiques, ses incommodités, ou les privautés qu'on permet à ses amoureux : chacun a pu surprendre ainsi quelque secret honteux et se fait un devoir d'en régaler la compagnie. Et l'on sent que tous ces gens, coalisés contre l'ennemi