‹ Le roman réaliste au XVIIe siècleChapitre 58 sur 188 · Liv. VII, p · texte numérisé non relu

Liv. VII, p

2. On peut suivre toute cette histoire dans Texcellent livre de M. F. Lachèvre, le Procès du poète Théophile de Viau, Paris, 1909, in-4.

demi préservé par Tanonymat, et il a prudemment effacé de son roman ce qui risquait le plus de le compromettre.

D'autre part, soit dans les additions aux premiers livres, soit dans les livres nouveaux, on constate une orientation nouvelle. Le Francion de 1623 présentait un caractère assez saisissant de vérité précise et particulière. Sorel y représentait ce qu'il avait vu et ce qui lui était le plus familier. Ce qu'il ajoujte en 1626, ce sont des portraits satiriques de ceux de ses confrères dont il a à se plaindre, de Boisrobert, de Balzac, des charges plus ou moins bien inventées, des caractères très généraux, par exemple, celui d'un avare, des contes facétieux, qui sont rarement de son invention ; il promène son héros dans des pays lointains, de lui très ignorés et il le jette dans des aventures romanesques fort peu croyables. Le XII® livre, qu'il ajoute en 1633, est moins intéressant encore : les quelques modifications qu'il introduit alors dans le texte antérieur marquent une intention de moraliser qui s'accorde peu avec l'esprit général de l'œuvre et qui la fausse par endroits. Somme toute, l'on peut dire que Sorel n'a fait que gâter le roman en le retouchant et en l'allongeant. Ce n'est guère que dans son premier Francion que se remarque l'effort hardi d'un réalisme très conscient, et nous nous- arrêterons ici presque uniquement à ce qu'il nous en a laissé ^.

On sait comment sont distribuées les différentes parties de l'œuvre.

Au début, un épisode plaisant, qui semble détaché

1. Toutes les éditions accessibles, celle de 1721 et les deux réimpressions modernes reproduisent le texte de 1653. Il ne reste de l'édition de 1623 qu'un seul exemplaire, qui se trouve dans une bibliothèque particulière.

d'un recueil de « joyeux devis » : il fait nuit ; sous les murs d'un château de Bourgogne, un vieillard tout nu dans une cuve pleine d'eau essaie d'y retrouver à force de signes et d'incantations l'ardeur amoureuse de ses jeunes années ; deux fenêtres du château sont ouvertes : à l'une, une dame attend son galant; à l'autre, un voleur habillé en servante attend son complice. Le quiproquo ne pouvait manquer ; la dame reçoit dans ses bras le larron et s'aperçoit trop tard de son erreur ; la fausse servante, plus perspicace, rejette l'amoureux dans le fossé. Cet amoureux est Francion, jeune cavalier d'apparence agréable et grand chercheur d'aventures. Celle-là tourne mal pour lui : on le retrouve, le raiatin, au pied de la muraille, évanoui et la tête fendue. On le transporte dans l'auberge du village voisin, et on le remet aux mains du barbier de l'endroit, homme ignare, mais plein d'assurance. Il lui échappe le plus tôt qu'il peut : mais un accident de voiture le rejette dans une autre hôtellerie, où il passe une mauvaise nuit dans une chambre déjà occupée par un gentilhomme et une vieille femme. Au petit jour, la vieille, pour passer le temps, propose de raconter son histoire. Puis Francion commence la sienne, qui est longue et dure plus d'un jour : cette confession est proprement le cœur du livre.

Il remonte jusqu'à sa première enfance, à ses souvenirs de Bretagne, à sa vie d'étudiant parisien. Il raconte comment, au sortir du collège, ayant appris l'escrime, la musique et la danse, compléments nécessaires d'une éducation de gentilhomme, il a commencé à se chercher quelque puissant protecteur. En attendant, comme il fallait vivre, il a fait le métier de poète, fréquentant les

lii.:..iri-?< et les cercles mondains où l'on accueillait v..l...nlier5 les gens de lettres. C'est dans une de ces assemblées qu'il a connu le riche Clérante ; il lui a p!u et il est entré dans sa maison, en qualité de familier ou. comme on disait, de «domestique» Loge amsi dans un bel hôtel, défrayé de tout, j...ui>sant d une honnête hberté, confident d'un ffraiid personnage, sans autre chaire que de l'amuser et de le 5er>-ir en quelques négociations délicates il a mené justement lexistence qu'il avait rêvée' toute de plaisirs et de galanteries. Clérante, s'étant c'.mprr.mis dans un moment de troubles, il a passé en.-u.te au ser%-ice de Protogène, «un des plus braves pnnces de lEurope» et fort capable de 1 >' avancer ... Il est encore, à l'heure qu'il est, attaché a sa personne, et n'est venu qu'avec sa permission poursuivre en Bourgogne une aventure amoureuse dont sa tête encore bandée de linges montre trop claneiuent qu'elle a mal réussi.

Ce récit réveille chez le gentilhomme qui l'écoute des souvenirs un peu effacés, et il finit par reconnaître en Francien un compagnon de jeunesse. Il le conduit dans son château, qui est assez voisin, et il y organise en son honneur une orgie tout à fait magnifique.

C'est là que s'arrêtait la première rédaction. Dans tout ce qui suit, la narration tourne sensiblement au romanesque.

Ayant vu le portrait d'une jeune veuve italienne Nais, qui est riche et qui est marquise, Francion est SI touché de sa beauté qu'il part à la recherche de l'ongmal. Il retrouve la dame dans une ville d'eaux, réussit à lui plaire et l'accompagne en Italie. Mais, au cours du voyage, il est enfermé l.ar 1 artifice de deux prétendants jaloux dans les

oubliettes d'une forteresse ; délivré par miracle, mais n'ayant plus ni serviteurs ni argent, il est réduit pour vivre à faire toutes sortes de métiers, il est berger, il est charlatan, ; berger, il séduit les filles de la montagne; charlatan, il s'amuse à loisir de la crédulité des bourgeois et se divertit à brouiller ou à réconcilier des ménages. Il prend enfin le chemin de Rome, où il suppose que Naïs s'est rendue. Il l'y revoit en effet, et avec elle quelques-uns de ses amis de France; il lui demande sa main, qu'elle lui accorde, et son bonheur semble proche : mais il faut alors qu'interviennent les ordinaires péripéties du roman d'aventures, « les rivaux qui se jettent à la traverse d'une inclination établie, les jalousies conçues sur de fausses apparences, les plaintes, les désespoirs... et ce qui s'ensuit», comme dira plus tard la précieuse Magdelon. Soudoyée par les amants rebutés de Naïs, une fille d'intrigue s'arme, contre Francion d'une promesse de mariage qu'elle prétend qu'il a signée ; des coquins apostés glissent dans sa pochette des pièces d'argent grossièrement imitées et le font ensuite arrêter comme faux monnayeur. Maudit par sa maîtresse, qui le croit infidèle, emprisonné, sur le point d'être condamné par un juge également acheté, au moment où ses ennemis triomphent, il trouve inopinément le moyen de se justifier aux yeux des magistrats et aux yeux de Naïs. Il épouse la belle marquise et, assagi par tant d'épreuves, il se réjouit de n'avoir plus à «voguer sur cette mer d'affections diverses » où il avait bien pensé faire naufrage.

De toute cette seconde partie du roman nous n'avons presque rien à retenir. Les machinations ne s'y interrompent que pour faire place à des épisodes de pure imagination.

Le hasard qui jette Francion en pleine campagne et Toblige à vivre pendant plusieurs semaines au milieu des paysans aurait pu être Toccasion d'une peinture des mœurs rustiques. Sorel n'a vu là qu'un prétexte à introduire un bon nombre de contes gaulois plus ou moins inspirés des anciens recueils et particulièrement des Cent Nouvelles nouvelles. Il aurait pu profiter du séjour que fait Francion chez le seigneur du Buisson, gentilhomme de fraîche date, fils «d'un des plus grands usuriers de France» et rapace comme son père, pour nous montrer un avare en action. Il se contente de faire naître deux situations, à la vérité assez comiques et dont il est possible que Molière se soit souvenu ^, mais toutes les deux parfaitement invraisemblables, aussi bien que la conversion subite du vieillard. — Un livre presque entier est consacré à un/ certain Hortensius, pédant de collège dont Francion avait été autrefois le pensionnaire et s'était déjà abondamment moqué. Sorel le fait venir à Rome, du reste sans raison plausible, et s'acharne à le ridiculiser encore. Mais, cette fois, en le persécutant, il veut satisfaire une rancune d'auteur blessé. Peu de temps après la publication de la première partie du roman, Balzac avait glissé, dans une lettre à Boisrobert, une allusion désobligeante à des gens qui, « comme N. N. », sont tout au plus capables « d'exprimer les pensées des artisans et des villageois, selon les règles de la grammaire ^ ». Charles Sorel s'est reconnu sans peine, et il s'avise de se venger d'abord en introduisant dans son V® livre un passage où il fait admirer par des sots une lettre récemment arrivée

1. Voir la savante étude d'E. Roy, la Vie et les Œuvres de Ch. Sorel, 1891, p. 99 à 105.

2. Lettre de 28 sept. 1623 (passage cité par E. Roy, »p .cit„

de la Charente, « la plus extravagante et la plus impertinente que Ton puisse trouver», en prêtant ensuite au grotesque Hortensius quelque ressemblance avec Tillustre épistolier, en lui attribuant la même vanité démesurée, en lui faisant débiter des séries incohérentes de métaphores et d'hyperboles choisies dans les lettres de Balzac. Enfin, parce que Balzac « avait écrit que le royauté de l'éloquence en valait une autre ^ », il fait mettre sur sa tête la couronne de Pologne, dans une mascarade de faux ambassadeurs. Tout cela n'est que charge et lourde bouffonnerie.

Même du premier Francion on peut éliminer un certain nombre d'anecdotes, de digressions par trop prolongées comme le fameux songe du livre III, où Tobscénité le dispute à l'absurdité et dont on aurait grand mal à dégager le sens allégorique, ainsi que nous y invite l'auteur. Les méprises et les incidents nocturnes par lesquels s'ouvre le I®^ livre ne sont là que pour amuser : Gillet de la Tessonnerie y a trouvé, toute faite, une comédie assez plaisante ^. Le fond réaliste du roman tient, en somme, dans les confidences de la vieille Agathe, dans la longue confession de Francion, dans la description de la fête donnée dans le château du gentilhomme bourguignon.

Là encore tout ne sort pas de l'observation directe. Dans la biographie d'Agathe, l'entremetteuse, on peut retrouver des souvenirs, peut-être de TArctin, en tout cas de la Célesiine espagnole ou des iniilations qu'en avaient faites nos auteurs comiques du xvi*^ siècle. — Elle raconte qu'à l'époque de sa

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