‹ Le roman réaliste au XVIIe siècleChapitre 67 sur 188 · I.K ROMAN niÏAI.lSTK · texte numérisé non relu

I.K ROMAN niÏAI.lSTK

iiô LE ROMAN RÉALISTE AU XVII^ SIÈCLE.

ès arts. Aussi tout leur savoir n'est-il que niaiserie. Ils font apprendre des étymologies ridicules et fabriquer des vers latins avec des morceaux empruntés à Virgile et au Parnasse, Leur doctrine n'est faite, comme au temps de Ramus, que « de subtilités et d'ergoteries inutiles ». Ils n'ont aucun souci de la civilité ni de la politesse ; « ils vous laissent accoutumer à toutes sortes de vicieuses habitudes sans vous en reprendre » ; « il faut avoir un bon naturel, et bien noble» pour sortir de leurs mains honnête homme ^.

Les écoliefs protestent à leur manière contre ce régime de tyrannie, de jeûne et d'abêtissement. Vrais garnements, malpropres et déchirés, « la toque plate, le pourpoint sans boutons, attaché avec des épingles ou des aiguillettes, la robe toute délabrée », ils sont la terreur du voisinage, guettant aux fenêtres les gens qui passent pour les cribler de projectiles malodorants. Toujours en guerre entre eux, ils ne se mettent d'accord que lorsqu'il s'agit de dérober des pâtés ou de jouer à leurs maîtres quelque tour, pendable.

Entre diverses farces d'étudiants, peu neuves en général ou peu spirituelles, Sorel en rapporte .une, préparée de plus loin, dont on devine, tant il semble en être enchanté, qu'il a dû être le principal acteur. On a fait croire à Hortensius, un des pédants du collège, que la fille d'un avocat est éprise de sa bonne grâce et qu'il ne dépend que de lui de s'établir par un mariage avantageux. Trop vaniteux pour se méfier, il tombe en plein dans le panneau : atin de pousser sa conquête, il s'habille de façon galante, il débite à la belle des compliments bur-

lesques, qu'on a justement rapprochés de la harangue de Thomas Diafoirus : « Comme ainsi soit que vos attraits prodigieux aient dépréhendé mon esprit etc..» ; il r invite à dîner dans sa chambre avec quelques jeunes gens et quelques dames, et là il est beau de le voir « ronger artifîcieusement une cuisse de poulet», la tête inclinée du côté de sa maîtresse, (( retournant les yeux sens dessus dessous, pour lui jeter des regards amoureux » ; un bal suit la collation, on danse avec entrain, aux sons d'une vielle et d'une basse de viole; on chante, on mène grand tapage, on fait voler à droite e^ à gauche, en manière de jeu, les livres et le linge d'Hortensius, lorsque, la porte s'ouvrant brusquement, on voit apparaître le principal du collège qui faisait sa ronde nocturne, une lanterne sourde à la liiain.

Sorel avait à peine achevé sa philosophie que déjà il. se mêlait d'écrire. A quatorze ans, il avait fait imprimer un épithalame sur l'heureux mariage du Roi N Très Chrétien, et, à dix-neuf ans, un roman d'aventures, les Amours de Cléagénor et de Dorisiée. Lorsqu'il compose le Francion il a vécu dans le monde des auteurs, et c'est pourquoi la description qu'il en fait faire par son héros paraît intéressante et vraie.

Dans un moment de grande gêne, Francion essaie, comme l'a fait Sorel, de vivre de sa plume; il fréquente, comme lui, les boutiques des libraires ; il y rencontre, à l'ordinaire, « un grand jeune homme maigre et pâle, qui a les yeux égarés et la façon tout extraordinaire» : c'est Musidore, c'est-à-dire Por* chères l'Augier ; un bègue, quiest Racan ; un certain Mélibée, flatteur des puissances, qui est Boisrobert. Il n'est pas tendre pour les confrères au travers desquels il essaie de faire son chemin. Beaucoup

sont d'humble extraction, et Ton s'en aperçoit à leurs manières. Beaucoup vivent péniblement, de traductions et de copies ; lorsqu'ils ont de l'argent, ils l'avalent « tout d'un coup, comme une pilule ». Ils ne savent* parler que des choses de leur métier. Ils sont tous vaniteux, par suite jaloux, amis peu sûrs : ils vous louent sans mesure, pour être payés, de la même monnaie, et par derrière ils vous déchirent. Toute leur générosité s'est dépensée dans leurs vers ; presque tous libertins et ne croyant pas plus à Dieu « que Diagoras ou que Vanini », aucun principe ainsi ne les empêche de disputer aux musiciens et aux bouffons l'honneur de servir les amours des grands i. — Le portrait est peu avantageux, mais, pour certains du moins, ressemblant.

La famille de Sorel est, malgré quelques prétentions nobiliaires, très bourgeoise. Il est fils d'un procureur au Parlement : il habite, tout près du Louvre, une grande maison qui lui appartient et il y mène une existence aisée, laborieuse, honorée. C'est dans la bourgeoisie qu'il a ses meilleures amitiés et ses relations les plus solides. Il est très pénétré de la dignité de sa classe; il s'emporte contre « l'impertinence des courtisans » qui la dédaignent, contre l'insolente canaille des pages pour qui le mot de « bourgeois » est synonyme de niais : « Infamie du siècle ! que ces personnes, plus abjectes que l'on ne saurait dire, abusent d'un nom qui a été autrefois et est encore en d'aucunes villes si passionnément envié 2 ! » Il partage beaucoup de préjugés des gens de sa condition. Les bourgeois s'étant toujours moqués des femmes, qui pourtant n'ont jamais été plus respectables que dans ce milieu,

LE FRANCION DE CHARLES SOREL. 1 iO

et du mariage, dont ils ont mieux que n^importc qui maintenu la gravité, volontiers il plaisante, lui aussi, sur ces matières ^. Il est surprenant qu'il ait fait en somme assez peu de place au monde qui lui était le plus familier et dont il entendait le mieux Tesprit. Est-ce parce que le gentilhomme dont il rapportait Thistoire n'avait guère de prétextes pour y pénétrer ? Cela paraît peu probable. On serait plutôt tenté de croire qu'écrivant un roman de mœurs à tendances satiriques, il a voulu épargner sa classe ou qu'il y a moins rencontré de ces «vicieux» dont Francion se déclare «le fléau».

Il s'est bien amusé, une fois, à représenter un mauvais ménage de robins. La dame, acariâtre et tyrannique, passe ses journées à « faire gogaille » avec les voisines et les soirées à quereller son mari. Elle ne s'adoucit que lorsqu'elle a envie d'une robe nouvelle : « Ha ! mon fils, mon mignon, dit-elle alors en le baisant, endureras-tu toujours que cette petite gueuse du coin de notre rue me morgue quand elle me rencontre?... Ne sais-tu pas que la charge qu'a son mari n'est pas si honorable, que la tienne, et qu'elle ne vaut que douze mille francs ? » Si elle s'aperçoit qu'elle perd son temps à le cajoler et a piquer son amour-propre, elle « vole à l'autre extrémité et commence de lui chanter pouilles » : elle lui reproche le bien qu'elle lui a apporté et qui « l'a relevé du fumier»; elle lui rappelle qu'il n'est fils que d'un paysan et qu'il a porté la hotte aux vendanges. Lorsque le mari lui répond, fâché, que les villageois, bonnes gens, valent bien les marchands trompeurs, comme était son père. : « Comment, vilain ! s'écrie-t-elle, en faisant le pot à deux anses,

Page 1