‹ Le roman réaliste au XVIIe siècleChapitre 68 sur 188 · T. I, p. 51 ; t. II, p · texte numérisé non relu

T. I, p. 51 ; t. II, p

i:iO LE ROMAN RÉALISTE AU XYII© SIÈCLE.

tu es donc si audacieux que de médire de celui qui a pris tant de peine à acquérir le bien dont tu jouis? Ha ! par Sainte Barbe, les marchands sont bien plus à priser que des coquins de procureurs comme toi ^ !... »

Cette scène conjugale et plus loin les démêlés de la dame avec sa servante, les larcins dont elle Taccuse, les plaintes qu'elle fait à ses amies, tout cela est vivement rendu ; mais l'on peut craindre que Sorel ne se soit contenté de transposer ici, avec les changements nécessaires, des développements assez semblables qu'il avait lus, sans aucun doute, dans les Serées de Bouchet et surtout dans les Quinze Joies de mariage.

Il n'y a pas beaucoup plus de nouveauté dans les protestations qu'il élève contre l'universelle manie de paraître. Hors du Palais, de «jeunes badauds de conseillers» « se licencient de prendre l'épée et l'habit de cavalier». Qui reconnaîtrait un magistrat sous ce pourpoint de satin blanc, et un « enfant de Paris » en ce damoiseau en « bas de soie fiammette »? Nous avons déjà rencontré ces critiques dans les satires du temps et dans les Caquets de Vaccouchée, Du moins a-t-on l'impçession qu'elles répondent chez Sorel à un sentiment sincère et que les exemples qu'il cite, il les a eus sous les yeux.

On peut en dire autant du passage où il montre le père de Francion aux prises avec un juge royal, homme grave et sévère, qui n'accepte qu'en se fâchant une pièce de satin noir, puis avec un avocat qui l'excite à plaider sans trêve par des motifs d'intérêt et d'honneur 2. Les picaresques

espagnols avaient formulé les naêmès griefs contre les gens de loi ; on les avait formulés vingt fois en France, depuis Rabelais et Noël du Fait jusqu'aux Caquets, L'on sent, toutefois, à la précision des détails et à Taccent, que Sorel a constaté lui-même un mal qui ne changeait guère d'un pays à l'autre, ni d'un siècle à l'autre : on serait même tenté de croire qu'il en a souffert. En tout cas, il a le mérite d'avoir mis en action cette satire bourgeoise avec une certaine vivacité et même, contre son ordinaire, avec un certain esprit.

Vers 1621, Charles Sorel a essayé de se pousser à la Cour. A cette date, il a été attaché, en qualité de secrétaire, à la personne d'un brillant mondain qui se piquait d'écrire, le comte de Cramail ; un peu plus tard, il a passé au service du comte de Marcilly ; en compagnie de l'un et de l'autre, il a pu pénétrer en des cercles assez fermés ; il a eu un emploi dans les ballets de Cour, distribuant aux dames, dans la salle du Petit-Bourbon, les vers du livret, dont quelques-uns étaient de lui ; il a été mêlé, d'un peu loin sans doute et en gardant les distances, aux exercices ordinaires de la jeune noblesse, à ses amusements, à ses débauches ; il l'a bien vue dans son action et, comme évidemment on lui faisait maintes fois sentir la différence de rang, il l'a jugée sans indulgence. Le premier Francion étant justement de ce temps-là, il y a transporté des observations toutes récentes, et il y a laissé paraître un peu de sa mauvaise humeur.

Il nous conduit, au livre VI, dans un salon à la mode, celui de Luce, et il nous fait assister à l'entretien de quelques hommes bien vêtus, « qui ne sont pas des moindres de la Cour » : ce ne sont que « vanteries, fadaises, contes faits mal à propos, avec un

i:\2 LE ROMAN RÉALISTE AU XVII® SIÈCLE.

langage le plus galimatias et une prononciation la plus mauvaise que Ton. se puisse figurer». L'un débite, d'un ton affecté, assez bas pour paraître discret, assez haut cependant pour être admiré de tous, des galanteries métaphoriques venues tout droit des romans de Des Escuteaux et de Nervèze : « Mon cœur flottera toujours dans la mer de deux cents millions de pensées, à Tappétit glouton de l'ouest et sud-ouest de mes désirs.... » Non loin de là, deux autres font assaut de compliments avec une vanité ingénue :

a Quel jugement faites-vous de mon habit, dit Tun? N'est-il pas de la plus belle étoffe pour qui jamais Ton ait payé la douane à Lyon? Mon tailleur n'entend-il pas bien les modes? C'est un homme d'esprit, je l'avancerai si je puis.... Mais que me direz- vous de mon chapeau? Cette forme vous plaîtelle? — Hélas I Monsieur, répond l'autre, je trouve tout ce que vous avez extrêmement parfait.... Je ne crois pas que les Anges soient mieux vêtus dans le ciel que vous l'êtes sur la terre, quand ils auraient six aunes chacun de l'étoffe du ciel pour se faire un habit, dont la broderie serait faite avec des étoiles. Seigneur Dieu I vous êtes un Adon, combien de Vénus soupirent pour vous 1 Que les charmes de votre rotonde sont puissants 1 Que cette dentelle, si bien retroussée, a d'appas pour meurtrir un cœur 1 — Le plus cher de tous mes amis, lui dit l'autre en le baisant à la joue, vous me donnez des louanges que vous méritez mieux que moi-^ I »

Régnier a représenté et Molière représentera, plus légèrement, mais non pas plus justement, la futilité de ces jeunes fats.

Pour se délasser de la solennité de la Cour et de l'affectation qu'ils s'imposaient dans les belles assemblées, les plus grands seigneurs de cette époque se faisaient une joie de s'encanailler. Le temps était

Page 1