‹ Le roman réaliste au XVIIe siècleChapitre 70 sur 188 · T. II, p · texte numérisé non relu

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honnête bourgeoise en promenant par les rues un enfant qu'on s*est fait prêter. Sa psychologie est aussi élémentaire qu'il convient : elle est sensuelle, elle aime l'argent et les apparences du luxe ; elle est capable de s'accommoder à des amants de toute catégorie, mais elle ne se' plaît vraiment qu'avec ceux de condition, parce qu'avec eux elle n'est pas obligée de se contraindre ; enfin elle s'est fait, pour s'excuser à ses propres yeux, une manière de philosophie, qui va assez loin : pourquoi regretterait-elle sa vie passée, puisqu'elle n'a fait que « suivre la bonne nature »? Elle s'est même employée utilement, «en éteignant la concupiscence des hommes par charité»; il lui est arrivé de ravir subtilement les biens de la terre : mais ces biens ne doivent-ils pas être communs à tous ? « Je suis, dit-elle, venue toute nue en ce monde, et nue je m'en retournerai : les biens que j'ai pris d'autrui, je ne les emporterai point.... Hé quoi ! si j'étais punie après ma mort pour avoir commis ce que l'on app&lle larcin, n'aurais-je pas raison de dire... que c'aurait été une injustice de m'avoir mise au monde pour y vivre, sans me permettre de prendre les choses dont l'on y vit i? »

Sorel est, comme les bourgeois de son temps, peu voyageur, fidèle à sa ville et à son quartier. Pourtant il a de la famille et quelques terres en pays champenois ; il est possible aussi qu'il ait dû suivre, ses protecteurs à la campagne, dans leurs châteaux. En tout cas, il a noté quelques jolis traits des coutumes et des mœurs du village. Si ses paysanneries des derniers livres sont, comme on a vu, très conventionnelles, l'on rencontre dans

le premier Francion quelques scènes rustiques qui ne nxanquent pas de saveur.

Tout au début du roman, au lendemain des aventures qui ont troublé, pendant une nuit, un manoir bourguignon, trois jeunes rustres viennent à passer au pied des tours. Ils se sont levés grand matin, car c'est un dimanche, pour aller à la première messe et de là défier à la longue paume les meilleurs joueurs d'un bourg prochain. Ils aperçoivent un des voleurs dont on a parlé qui est resté suspendu à une fenêtre et qui, déguisé en servante, se trouve avoir sa cotte fâcheusement relevée. Ce sont alors des rires dont tout le village retentit. Au bruit, le curé sort en hâté du presbytère, «en boutonnant encore son pourpoint». Les gaillards, qui se tiennent les côtes, peuvent à peine expliquer leur gaieté, et le curé lui-même, quand on lui a montré la fenêtre, a beaucoup de mal à garder son sérieux: «Vous êtes de vrais badauds, dit-il ; Ton connaît bien que vous n'avez jamais rien vu.... Je ris, quant à moi, mais c'est de votre sottise. «.Et voilà qu'accourent tous les habitants du bourg, les hommes s'attardent devant le spectacle, les femmes, toutes confuses, « s'en retournent plus vite qu'elles n'étaient venues». « C'est bien, dit l'une, en un bon jour de dimanche qu'il faut faire de telles badineries ! Encore si l'on attendait après le service !» Quelques joyeux lurons cependant les interpellent, et d'un groupe à l'autre on échange des brocards et des propos salés.

Dans la suite de l'épisode, Sorel a encore très bien noté et la superstition stupide des paysans qui s'obstinent à tout expliquer par la sorcellerie et la docte prétention d'un barbier de hameau, s'appuyant, comme un médecin de la ville, « sur les

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maximes des Écoles », fortifiant son autorité « de termes de son art, barbares et inconnus ».

Le livré VII nous offre un tableau d'une noce villageoise qui semble d'une juste observation. A la fin du repas, le marié et la mariée se placent près d'une table chargée d'un bassin de cuivre et, à chaque pièce qu'oh leur apporte en offrande, « ils font une belle révérence pour remerciement, en penchant la tête de côté ». « Ceux qui donnaient deux pièces d'argent étaient si convoiteux de gloire qu'afîn que l'on le vît ils les faisaient tomber l'une après l'autre». Une bourgeoise présente une paire de fourchettes d'argent ; une paysanne en offre qui sont de fer, « avec une cuillère au bout pour tirer la chair du pot». Le défilé terminé, les époux attendent encore un grand quart d'heure pour laisser à ceux qui n'ont rien donné le temps de se repentir. Ils se retirent enfin pour faire leur compte, et ils constatent tristement qu'ils ont beaucoup moins reçu qu'ils n'avaient dépensé pour la noce. — Cependant la danse commence, et, tandis que les « pitauts » sautent lourdement des « gaillardes », les commères, un peu à l'écart, commentent sans bienveillance le régal qu'on leur a offert : « Elles disaient que les parents des mariés étaient bien chiches, qu'ils n'avaient pris qu'un violon et qu'ils ne leur avaient pas fait assez bonne chère. « Parmananda, ce disait l'une, quand je mariai ma grande fille Jacquette, il y avait tant de viande de reste que le lendemain, qui était un jeudi, il fallut prier notre curé de nous venir aider à la manger, de peur qu'elle ne se gâtât en la gardant pour le dimanche : encore fallut-il au soir en faire des aumônes à tous les pauvres du village.»

Plus loin, un jeune campagnard - aborde une

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servante avec une gauche révérence et un « ris badin», « entortillant le bord de son chapeau » : « Comiment vous en va, Robaine ; vous faites là la sainte sucrée.... Hé bien ! vous voilà une fille à niarier ! Ne serez-vous pas prise bientôt ? la gelée est forte, cette année-ci. Dame ! tout se prend. — Ha ! regardez que c'est que celui-ci nous veut jargonner, fait la servante, il a plus de caquet que la poule à ma tante!» Le garçon reprend, d'un ton plus sérieux : « Hen ! ma n^ère m'a parlé de vous.»

Voyant qu'eUe ne lui répondait point, il lui répéta ces mêmes mots quatre ou cinq fois, en lui tirant la main pour les lui faire entendre, croyant qu'elle dormît ou qu'elle ne songeât pas à lui. « Je ne suis pas sourde, dit-elle, je vous entends bien I » — « C'est à cause de vous que J'ai mis une aiguillette de var de mar à mon chapeau, poursuivit le villageois ; car ma couraine m'a dit que c'est une couleur que vous aimez tant que vous en avez usé trois cotillons. Ce dernier jour, en allant aux vignes, je me détourny, par le sangoi, de plus de cent pas pour vous voir, mais je ne vous avisy point et si, toute la nuit je n'ai fait que songer de vous, tant je suis votre serviteur I... — C'est que vous vous moquez, reprit la servante, cela vous plaît à dire. » — « Ho non fait I » lui dit le paysan. — « Ho si est», répondit-elle. — « Ho bien, reprit-il, revenant toujours à ses moutons, ma mère, hen ! ma mère m'a parlé de vous : comme je vous dis, si vous voulez vous marier, vous n'aurez qu'à dire. »

Francion, qui écoute, s'amuse de voir ainsi « pratiquer tout un autre art d'aimer que celui que nous a décrit le gentil Ovide ».

Personne, depuis Noël du Fail, n'avait tracé une si juste esquisse de mœurs villageoises. Et là, quoi qu*on ait dit, Sorel n'imite pas l'auteur des Propos rustiques, il ne se rapproche de lui que par son exacte recherche des détails et des propos

qui sentent le terroir. C'est grand dommage que cette description d'une fête champêtre soit gâtée à la fin par une facétie tout à fait ordurière : sans quoi elle ferait très bien pendant aux estampes où Abraham Bosse a traité le même sujet avec la même naïveté voulue, celle du Branle et celle des Présents de noce dans la série du Mariage à la campagne.

On trouve ainsi dans le Francion une image assez complète de la société française. Elle pourrait être assurément plus fine et plus nuancée : mais elle est assez vraie dans les grandes lignes. On peut regretter qu'il lui manque un cadre. Le pittoresque de Sorel est maigre et court. Son ami Guy Patin a dit de lui : « C'est un petit homme grasset, avec un grand nez aigu, qui regarde de près.» Il ne voit que ce qu'il regarde de près ; les grands aspects lui échappent. Il note bien les pièces d'un costume, lesHraits d'une physionomie ; ses portraits ont, sinon du relief, au moins de la précision. Mais rien n'est plus rare chez lui qu'une vue un peu large du monde extérieur. Sur tant de chemins où l'on suit Francion, l'on ne rencontre pas un paysage. A Paris, où se placent tant d'épisodes, on aimerait à entrevoir au moins le décor essentiel de l'action, le pays latin, quartier des collèges et des libraires, les abords du Louvre, la Place Royale, les rues suspectes où l'on cherche aventure, étroites, glissantes, obscures, d'où monte cette aigre senteur de boue, dont parle Montaigne. Sorel a pu penser que ses contemporains ne prendraient pas grand plaisir à ces représentations de choses qui leur étaient trop familières. Plus tard pourtant, dans le Polyandre, il s'appliquera à décrire de son mieux

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ces- deux rendez-vous des oisifs, le jardin du Luxembourg et la Foire Saint-Germain. Il faut plutôt admettre que dans sa jeunesse, au moment où il écrit le Francion, il s'intéresse aux personnes, et fort peu aux choses. Sur le Pont-Neuf, par exemple, il s'arrête devant un arracheur de dents : il remarque sa casaque fourrée, son manteau de taffetas, le « cordon de son chapeau fait avec des dents enfilées ensemble » ; il écoute si bien son boniment grotesque qu'il pourra le transcrire tout au long ^ ; mais l'idée ne lui vient pas de rendre si peu que ce soit de l'atmosphère du lieu, du mouvement de la chaussée, embarrassée de cavaliers, de chaises à porteurs, de carrosses, de charrettes, de la vie bruyante et joyeuse (charlatans et bateleurs, marchands, chansonniers, filles, laquais, filous et badauds), qui grouillait sur les larges trottoirs, du Cheval de bronze à l'horloge de la Samaritaine.

Tout le pittoresque du roman tient en une scène d'un intérêt, à vrai dire, exceptionnel : la description de la grande et solennelle débauche qu'a organisée, en l'honneur de Francion, le gentilhomme de Bourgogne, son ami ^.

C'est, comme on se l'était promis, « une terrible chère». Des bourgeoises de mœurs légères, des filles des gentilshommes du voisinage ont été convoqués tout exprès au château et prévenus qu'il fallait laisser tout sot préjugé à la porte. Après quelques amusements plus que libres auxquels on se livre d'abord, pour se mettre en goût, l'on se réunit dans la salle autour d'une table immense chargée de tant de viandes a qu'il semblait que l'on eût pris tous les animaux de la terre pour les manger là,

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