Liv. Vin
en un jour». On ferme les volets pour faire la nuit, on allume les flambeaux, on mange, on boit, on dit des contes gaillards, on entonne des couplets, le verre en main. Puis des violons commencent à jouer : les mouvements des courantes, les cadences des sarabandes émeuvent les premiers désirs ; des voix s'élèvent, et leur concert se mêle aux plaintes des violons, aux sons lointains des trompettes et des hautbois qui sont dans la cour ; des couples passent, enlacés, et disparaissent ; penché sur le sein de son amie. Francien savoure doucement cette heure exquise : «Ah! dit-il, après la vue d'une beauté il n'y a point de plaisir qui m'enchante comme fait celui de la musique. Mon cœur bondit à chaque accent, je ne suis plus à moi. Ces tremblements de voix font trembler mignardement mon âme.... Je suis tout divin, je veux être toujours en mouvement comme le ciel.» Il prend son luth, il chante une chanson si amoureuse qu'elle fait courir dans la salle un frémissement de volupté. Et là Sorel écrit une phrase admirable, si belle qu'on ne Ty reconnaît pas : «Les flambeaux mêmes, agités à cette heure-là par je ne sais quel vent, semblaient haleter comme des hommes....»
Des longueurs déparent cette scène, et plus d'un détail par trop brutal. Mais elle est neuve, elle est forte. L'on y sent passer un souffle brûlant de passion, de folie, de jeunesse ; l'on y découvre un sens raffiné, un art du plaisir qui surprend chez ce bourgeois sérieux et prosaïque, qu'il n'a laissé deviner qu'une fois.
Même là l'expression est souvent gauche et imparfaite. C'est le plus grave défaut du roman, comme de toutes les œuvres de Sorel. Il manque de style.
Assurément Ton pourrait relever dans le Francion des images amusantes (une aïeule sourit « en montrant deux dents qui étaient demeurées en sa bouche comme les créneaux d'une vieille tour»; — « je m'en allai dans une grande salle pleine de monde, qui trottait d'un côté et d'autre, comme des pois qui bouillent dans une marmite ») ; des phrases colorées ( « il avait l'âme simple, à la mode du vieux temps où l'on se mouchait sur la manche » ; — « faisant un faible souris, qui ne lui passait pas les moustaches») ou même jolies («la bonne dame n'avait ni bois ni chandelle, elle se chauffait à songer aux flammes de ses premières amours»). Mais ces rencontres sont exceptionnelles. Sorel n'a ni la finesse qu'il faut pour traduire un sentiment compliqué ou délicat, ni la fermeté qui mettrait en valeur une réflexion générale. La forme ainsi le trahit, l'empêche d'atteindre jamais à une réussite complète. Cette forme a pourtant un mérite, essentiel chez un romancier : elle est variée, elle s'accommode à la condition, au degré de culture d'un personnage, aux situations dans lesquelles il se trouve. On a vu que Sorel ne rend pas mal la naïveté du parler rustique ; quand il ne bouffonne pas et qu'il n'essaie pas de parodier Balzac, il prête bien à Hortensius le langage d'un pédant peu éduqué ; on reconnaît des sergents, même déguisés, aux «termes praticiens» qui, malgré eux, . «sortent à tous moments de leur bouche ^ » ; le même Francion, qui use, pour injurier la vieille Agathe, du vocabulaire des carrefours, parle en honnête homme aux gens de son monde, à Nais en galant raffiné, et a la précieuse Luce il débite le parfait galimatias.