‹ Le roman réaliste au XVIIe siècleChapitre 76 sur 188 · D'Aubigné, Fœnestc, I · texte numérisé non relu

D'Aubigné, Fœnestc, I

3. Cf. J. Marsan; La Pastorale dramatique en France, ch. ix et Bibliographie.

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qui fasse passer le goût des romans, surtout des bergeries en vers et en prose, et qui en soit, comme il dit, «le tombeau ^)).

Il imagine alors le personnage de Lysis pour bafouer en lui toutes les illusions d'une littérature mensongère.

Lysis, Louis de son yrai nom, est un jeune bourgeois de vingt-cinq ans, fils d'un marchand de soie de la rue Saint-Denis, qui, ayant perdu ses parents, a abandonné Tétude du droit et lu tant et tant de romans qu'il en a la tête comme perdue.

Il a quitté Paris pour chercher au milieu des champs les douceurs de Texistence pastorale. Il a revêtu un habit de berger, non pas de ceux que portent les grossiers rustiques, mais assez pareil à celui qu'il a vu au comédien Bellerose, lorsqu'il jouait le Pastor fido. Il n'a pas oublié la panetière en peau de fouine ni la houlette, qu'il a voulu « aussi bien peinte que le bâton d'un maître de cérémonie». Il a acheté quelques brebis, «rebut des bouchers de Poissy», et poussant devant lui ce maigre troupeau, il a gagné les prairies qui bordent la Seine, au pied des coteaux de Saint- Gloud.

Il espère rencontrer là la bergère pour qui il brûle d'un feu discret, l'incomparable Charité, qui s'appelle, à vrai dire, Catherine et sert de fille de chambre à une dame de condition. En attendant de la pouvoir surprendre en quelque bocage, Lysis trouve du plaisir à graver ce nom si cher sur l'écôrce des peupliers, à réciter des vers à sa louange, à contempler à l'écart les reliques qu'il garde d'elle :

1. Berger extravagant, préface de la 1" édition. Sorel avait déjà collaboré à un Tombeau des romans (1626), réquisitoire fort ennuyeux, n reprenait la campagne, seul, et sous une autre forme .

un œillet fané qu'elle a porté sur son sein, une touffe d'herbes que ses pieds ont foulée, un morceau de cuir qu'il l'a vue de loin détacher de sa semelle. Mais toutes les fois qu'il se trouve en contact avec les hommes, il constate avec tristesse que personne ne le comprend.

Voyant, par exemple, au bord d'un pré, un paysan qui garde ses moutons, il l'aborde courtoisement et lui parle de ce qui doit être l'entretien des bergers de bon ton : « A quoi songez-vous? N'est-ce pas aux rigueurs de Clorinde? Ne voudriezvous pas me montrer de vos vers? » — «Je ne sais pas, répond le brutal, ce que vous me voulez dire de coq d'Inde... et pour des vers, si ce sont des vers de terre que vous me demandez, j'en ai chez nous plein le cul d'une bouteille : ils me servent à pêcher à la ligne, quand je me veux récréer. » Lysis entamet-il l'éloge de sa « déité», déclare-t-il en son pathos qu'elle enchante et qu'elle ensorcelle, que l'univers va être consumé par le feu qui part de ses yeux : ses hyperboles sont prises à la lettre, et le bruit se répand qu'il vient d'arriver au village une terrible magicienne et que la fin du monde n'est pas loin. Vole-t-il au secours de Charité, qu'il croit menacée par un Satyre, il est fort malmené par le garçon qui la lutinait et qui, n'entendant rien aux luttes pastorales, à coups de poing et à coups de pied lui rompt à moitié les os. S'il traverse les rues du hameau en son bel équipage, les enfants s'ameutent après lui et lui lancent des pierres.

Pourtant il n'abandonne rien de ses illusions : il se dit seulement qu'il faut chercher ailleurs qu'à Saint-Cloud l'Arcadie chantée par les poètes. Fort à propos un jeune cavalier est venu là pour faire sa cour à la maîtresse de Charité : il s'est amusé des

folies de Lysis et, pour s'en divertir plus longtemps, il lui propose de Temnaener avec lui. On ira dans le doux pays de VAstrée, dans le Forez, auprès de Tancienne ville de Lyon, du côté du soleil couchant. On trouvera là, sans aucun doute, le druide Adanaas, qui, pour recevoir ses hôtes, tenipérera un peu sa gravité ; on y verra Céladon, Lycidas, et Diane, et Philis ; on réfutera les argunaents subtils de Tinconstant Hylas, on disputera contre lui avec plus d'ardeur que ne fît Silvandre.

Lysis accueille avec transport Tidée de ce pèlerinage.. Charité manquera à son bonheur : mais quand elle connaîtra un si beau projet, ne voudrat-elle pas s'associer à ces plaisirs ?

L'on part donc, à petites journées, et l'on arrive, beaucoup plus vite que Lysis ne l'aurait cru : ce n'est pas sur les bords du Lignon que le mauvais plaisant l'a mené, mais sur les bords du Morin, dans la bonne terre de Brie. Le Berger pourtant reconnaît bien là, tant son imagination est complaisante, tous les détails du célèbre paysage. Il fait arrêter le carrosse pour traverser à pied un pont qui est, à coup sûr, le pont de la Bouteresse, et il regarde couler la rivière où se refléta l'image d'Astrée : « Ha ! chères ondes, s'écrie-t-il, je pense que vous ne prenez votre source que des pleurs des amants ; mais si vous ne portez aujourd'hui que de petites nacelles, l'un de ces jours vous porterez des navires, tant je vous enflerai de mes larmes !»

Le compagnon de Lysis le conduit dans la maison d'un ami qui est déjà au courant de ses extravagances et qui est trop heureux de s'égayer, lui aussi, à ses dépens. On a averti de sa venue les gentilshommes qui s'ennuient dans les châteaux du voisinage, et chacun d'eux bien vite accourt afin de

profiter de Taubaine. Pour comble de chance,

Charité arrive à son tour dans le pays avec la « nymphe» qu'elle sert. Quelques autres dames sont encore de la partie, et tout ce beau monde s'évertue à tirer du pauvre Berger tout Tamusement qui se peut.

Un jour, un faux magicien prétend le changer en fille, avec force incantations et cérémonies ; un autre jour, il lui rend sa forme première. L'esprit encore étourdi de ces métamorphoses, Lysis se persuade qu'il est devenu arbre parce qu'étant monté sur un saule, il a glissé dans son tronc pourri. Dès lors il refuse de sortir de sa prison, par peur de mécontenter les dieux ; il s'obstine à ne pas prendre de nourriture, puisque les arbres ne mangent pas ; tout au plus consent-il à se laisser arroser : lui ayant mis un entpnnoir dans la bouche, un valet y verse trois demi-setiers de vin et ensuite un potage à la citrouille.

Quand le temps est beau, l'état d'arbre est fort tolérable : Lysis reçoit beaucoup de visites, et le temps se passe en discours ingénieux. Mais la fraîcheur vient avec le soir, des averses tombent et le tronc vermoulu d'un saule est un médiocre abri. Quelques compensations heureusement se présentent et quelques plaisirs inespérés : sur le minuit, au clair de lune, apparaissent des hamadryades, vêtues de robes blanches, voilées de gazes d'argent ; des sylvains, des divinités des eaux se joignent à elles, et tous invitent Lysis à se mêler à leurs jeux ; il se laisse convaincre sans trop de peine qu'en sa qualité de demi-dieu il peut prendre sa part de ces divertissements mythologiques et, s'arrachant péniblement de son écorce, il essaie surses jambes engourdies de suivre le rythme des chœurs dansants.

LE BERGER EXTRAVAGANT. i7l

Les' organisateurs de cette mascarade n'interrompent la farce que lorsqu'ils commencent à craindre pour la santé de leur victime. Ils se hâtent d'ailleurs d'en préparer d'autres dont l'artifice est de plus en plus compliqué. Lysis passe ainsi tour à tour par toutes les situations et péripéties qu'ont pu imaginer les auteurs de romans pastoraux et, en fin de compte, quand la bergerie ne fournit plus rien, le travestissant en chevalier redresseur de torts, on lui fait tuer un dragon et délivrer une princesse captive.

C'est là, ou peu s'en faut, le terme de ses aventures. La persécution s'arrête, moins par compassion que par lassitude : l'on s'avise alors que ce serait « une très bonne œuvre» de lui rendre la raison ou, plus exactement, on se dit que ce sera un dernier amusement d'entreprendre de le guérir. Un certain Clarimond, le plus sérieux de la bande, lui fait, l'ayant pris à part, un long récit de ses erreurs ; il lui explique en détail comment on s'est entendu pour se jouer de lui : il lui propose de lui faire voir les costumes des nymphes et des dryades, la fausse barbe du prétendu magicien, de visiter avec lui la paisible masure qu'il a prise pour un château enchanté.

« Est-il possible, s'écrie Lysis, que tant d'honnêtes gens m'aient trompé? » Il faut, pour achever de le persuader, que le reste de la compagnie vienne apporter son témoignage. Il renonce alors, bien tristement, à ses chères illusions. Il est si confus d'avoir été dupe si longtenips et de tant de personnes qu'il ne trouve rien à dire : il va s'enfermer dans sa chambre pour pleurer. Pendant toute une semaine on le voit morne et pensif, ne parlant plus, ne riant jamais. Peu à peu cependant l'équilibre

se rétablit ; ses yeux, d'abord éblouis, s'habituent à voir tels qu'ils sont les êtres et les choses.

Il se trouve que dans le grand naufrage un sentiment a survécu : l'amour qu'il avait pour Charité. Elle est servante, mais sa famille est fort honorable ; un homme qui a passé pour fou n'a pas le droit de se montrer trop difficile : ce roman qui veut se moquer des romans se termine donc, comme les autres, par un mariage. Lysis renonce à la vie de Paris : on lui donne une petite maison, on lui achète un office qui lui permettra de vivre décemment ; nous l'y laissons goûtant déjà les douceurs d'Une union très modeste, mais où son cœur est satisfait, ce qui est le commencement de la sagesse.

On ne verra plus dans les campagnes de France de berger de fantaisie. Le poétique Lysis est redevenu le bourgeois Louis. Il paraît pourtant que, lorsqu'il entend bêler des moutons, il ne peut s'empêcher de se souvenir, peut-être avec un regret, « du faux plaisir qu'il avait eu à en garder».

Réduit à ces grandes lignes, le roman de Sorel peut sembler d'une invention un peu lourde, mais en somme assez amusant. On en aurait ainsi une opinion par trop favorable. Le Berger extravagant est de ces œuvres qui gagnent à n'être connues que parune analyse. L'histoire est d'une longueur insupportable : elle se traîne pendant quatorze livres, dont aucun n'est court. L'édition la plus abordable ^ offre près de deux mille pages de variations sur le

1. L*édition de 1633-1634 publiée par Sorel, sous le pseudonyme de Jean de la Lande, Poitevin, avec ce titre : U Anti-roman ou l'Histoire du berger Lysis, accompagnée de ses Remarques, Paris. Toussaint du Bray, 2 vol. in-8 de 1136 et 1134 pages. C'est- à ce texte que dans la suite nous renvoyons.

même thème : cela coupé de digressions pédantes, qui ne sont pas un repos. Un autre que Sorel aurait peut-être soutenu plus longtemps Tintérêt de ce badinage. Il eût fallu pour y réussir plus de légèreté et plus d'esprit.

Rien de plus laborieux que sa parodie du style poétique, rien de plus vulgaire que sa plaisanterie-.

Tandis que Lysis s'occupe à suspendre des guirlandes de fleurs à la porte de Charité, une fenêtre s'ouvre et il reçoit sur la tête un liquide qui n'est pas, comme il le croit, de l'eau de senteur : « Mais quoi ! mon Soleil, s'écrie-t-il, abaissez-vous votre qualité et voulez-vous devenir Aurore, puisque vous me jetez cette rosée ^ ? »

Qu'on juge par là de la bonne grâce de l'auteur !

Ajoutons que beaucoup de ses « finesses » nous échappent, et devaient échapper à la plupart des lecteurs de son temps. lia enveloppé dans sa critique facétieuse un si grand nombre de romans qu'il eût fallu être aussi érudit que lui en la matière pour saisir toutes ses allusions. Était-on inexcusable de ne pas reconnaître, au livre IV, dans une pompeuse description du matin, une parodie des Bergeries de Juliette ^, ailleurs un souvenir des Amours de Des Escuteaux, des Alarmes (ïamour ou du Roman (T Anacrine, œuvres anciennes déjà et pour la plupart oubliées? Qui aurait eu le courage d'aller chercher ces explications dans les Remarques que Sorel accumulait à la fin de chaque livre? Quelle différence avec le Don Quichotte^ dont chacun a toujours pu goûter, même sans avoir lu de livre de chevalerie, le conaiquesi large, si libre, si naturel!

Ce serait écraser le Berger extravagant que de

2* T. II, p. 1097 et suiv.

le rapprocher de Don Quichotte, Et cependant Sorel s*est exposé à cette comparaison. Il saute aux yeux qu'il a essayé de faire une sorte de réplique du roman dé Cervantes.

A peine peut-on établir quelques rapports entre l'histoire de Lysis et deux petits livres qui avaient paru en France, une vingtaine d'années auparavant, la Gazette française de Marcellin AUard \ où se trouve une parodie assez plaisante des récits d'aventures guerrières, et les Mille imaginations de Cypille 2, où il y en a une, non moins vive, des romans chevaleresques. Sorel a pu les ignorer, quoiqu'il ait été grand lecteur, et de toute espèce d'ouvrages. Mais pour le Don Quichotte, sa dette n'est pas contestable ; par les passages mêmes où il s'efforce d'en diminuer l'importance ', on voit que beaucoup de lecteurs en avaient fait la remarque. Comme Cervantes, Sorel se propose de combattre par le ridicule les extravagances d'un romanesque outré : comme lui, il imagine un personnage d'esprit faible, d'âme passionnée, à qui ces pernicieuses lectures ont troublé la cervelle, qui essaie de retrouver dans la vie les chimères dont son imagination s'est enchantée, qui voudrait mériter la reconnaissance des hommes en faisant régner sur la terre une loi d'équité et d'amour. Si le Chevalier de la Manche brûle « de redresser toute espèce de torts », Lysis rêve de ramener l'âge d'or, de remettre en sa splendeur l'heureuse condition des bergers afin que l'on ne s'amuse plus ni à plaider ni à faire la guerre *. Tous les deux sont touchants par leurs intentions, et comiques par

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