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Ce bourgeois est économe, il dit volontiers « qu'il ne faut pas gâter le bien de Dieu ». Il est méfiant : il n'entend pas rester longtemps éloigné de sa boutique, parce que tout va de travers quand il n*est pas là. Il a un sentiment assez vif de sa dignité et de l'autorité que lui confère un bien honnêtement acquis : « Encore que les nobles nous méprisent, dit-il, nous valons bien autant qu'eux. Ils n'ont pas le pouvoir de donner comme nous de beaux offices à leurs enfants, et ce n'est que des emprunts qu'ils font chez nous que l'on les voit si braves.» La naissance donc ne l'éblouit pas quand elle ne va pas avec la fortune : un gentilhomme menacé de déchoir lui inspire moins d'estime qu'un marchand qui a les moyens de s'élever ou d'élever ses enfants au-dessus de sa condition ^.
Ajoutons encore que le «bonhomme» est bon catholique, comme la plupart dès Parisiens, fils de Ligueurs : la plus grande injure qu'il puisse, adresser aux romans, c'est de les appeler « pires qu'hérétiques », plus damnables que les livres de Calvin 2 ; vers la fin de l'histoire, on le voit, avec sa femme Pernelle, partir en pèlerinage à Faremoutiers.
Ces traits s'accordent : ils constituent uiie physionomie intéressante et vraie. De ce que nous avaient appris sur la petite bourgeoisie de cette époque les Caquets de Vaccouchée et le Francion nous retrouvons tout l'essentiel dans ce caractère dessiné par Sorel avec une évidente sympathie. La conversation même d'Adrian, semée d'images familières et de proverbes, rappelle les propos des commères des Caquets ; Mme Jourdain ne parlera pas autrement
que lui, ni Gorgibus qui lui est si semblable encore par sa conception de la vie. Sorel se vante en plus d'un endroit d'avoir prêté à tous les personnages de ce roman le langage le plus « naïf », c'est-à-dire le plus naturel : il n'y a guère réussi que pour celui-là.
Celui qu'on voit toujours sur le premier plan, Lysis, semble n'exister que pour servir d'occasion et de support ^ la satire littéraire. Derrière chacun de ses actes il faut chercher, non sa nature, mais des allusions : s'il se laisse habiller en fille, c'est en souvenir de Céladon et de Poliarque ; s'il respecte la vertu de Charité, c'est parce que Clitophon respecta Leucippe, Théagène Chariclée, Persiles Sigismonde et Lysandre Caliste ; s'il veut « l'emmener en quelque pays étranger », c'est parce que pour l'héroïne d'une histoire galante c'est une sorte d'obligation d'être enlevée....
On nous laisse parfois entrevoir qu'en dehors du domaine spécial de sa folie il possède assez de jugement « pour savoir ce qui lui peut nuire ou profiter ^ ». A quelqu'un qui lui conseille d'imiter Céladon et de se jeter dans la rivière au premier mot rigoureux de sa maîtresse, il répond avec assez d'à propos : « Faites-moi donc tenir trois nymphes sur le rivage, toutes prêtes à me tirer de l'eau ; car que sais-je si elles y viendraient si l'on ne les en avertissait? Je me pourrais noyer en attendant, car je ne sais pas nager 2....)) Mais ces quelques retours au bon sens, qu'est-ce autre chose qu'un pâle souvenir du Don Quichotte, où le chevalier dans ses moments lucides fait preuve d'une si ferme raison? C'est encore le Don Quichotte que rappelle, de très loin, le seul passage de l'histoire de Lysis où l'on peut soupçonner
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un essai d'analyse, la conclusion justement de son aventure où il reprend, par degrés, avec tant de confusion et de tristesse, le sentiment de la réalité.
Pitoyable imitateur de Sancho, Carmelin n'est qu'un niais et un goinfre répugnant à qui son maître dit assez justement qu'il « participe à la brutalité des bêtes ». De la troupe des persécuteurs de Lysis tout ce qu'on peut dire, c'est que ce sont de simples comparses. Mettons à part Clarimond, plus honnête homme, un peu plus pitoyable : tous les autres, Anselme, Montenor, PhiHris, Hircan, Méliante ou Fontenay se ressemblent par leur férocité d'oisifs qui ont trouvé un amusement barbare et qui s'y acharnent. Les dames qui vivent avec eux ne sont pas plus charitables ; même en tenant compte de la rudesse des mœurs, on s'étonne de leur voir si peu de délicatesse et de pitié. Elles trouvent « un plaisir non pareil » à regarder les jambes et les cuisses de Lysis, dont la propreté est douteuse. Elles se divertissent à jeter Carmelin dans l'eau tout habillé ; après quoi on lui ôte son pourpoint et son haut-de-chausses et on lui donne « tant le fouet avec des branches d'osier qu'il ne cessait de crier miséricorde» ; on ne le laisse qu'après lui avoir fait bien du mal et l'on va dédommager les personnes qui n'ont pas assisté à la scène en en faisant «un long récit», qui est jugé « fort agréable ^ ».
Très difficile sur la vraisemblance quand il juge les ouvrages d'autrui, Sorel trouve peu raisonnable dans Cervantes « que le Duc prenne tant de peine pour "avoir du plaisir de Don Quixote ^ ».
Que dire alors de ses gentilshommes en villégiature qui s'appliquent si laborieusement et pen-
dant tant de semaines à entrer dans la folie de Lysis? Telle de leurs mystifications demande plusieurs jours de préparatifs : les plus simples eî^cigent une étrange dépense en costumes et en déguisements, sans parler de la collaboration nécessaire des cochers, laquais, servantes et filles de cuisine. Oronte, Floride et Léonor enverront chercher des livres à Paris et liront les romans qu'a lus Lysis « pour se rendre savants en sa doctrine » ; des seigneurs du pays donneront à rire à leurs vassaux en se promenant sur les routes en costume pastoral ; afin de passer pour des nymphes, des demoiselles grelotteront dans le lit d'un ruisseau, les jupes retroussées jusqu'à mi-jambe.
Le burlesque apparaissait déjà dans quelques pages du Francion. Il rend ici beaucoup d'inventions inacceptables, de même qu'il déforme la plupart des traits d'observation.
Il est reconnu* depuis longtemps, et Sorel a pu constater que les paysans ont l'âme crédule et superstitieuse ; dans ce fait d'expérience il ne verra qu'un prétexte à d'énormes bouffonneries : un mot mal compris, amplifié par la rumeur publique, affolera, toute une nuit, la population de Saint- Cloud ^. L'un criera que le monde va finir par le feu et voudra étendre des draps mouillés sur ses tuiles ; un autre, redoutant un prochain déluge, ira s'installer sur son toit dans une grande jatte qui pourrait lui servir de bateau : la jatte, bien entendu, glissera sur la pente, et il viendra choir sur un tas de fumier; les plus avisés s'enfermeront dans les caves, ils défonceront les tonneaux, pour ne pas laisser leur vin à l'Antéchrist, et tout se terminera par une belle scène d'ivrognerie.