‹ Le roman réaliste au XVIIe siècleChapitre 86 sur 188 · T. II, p · texte numérisé non relu

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grotesque mascarade : et c'est le célèbre Banquet des dieux j qu'on peut lire au III® livre du Berger extravagant,

Jupiter a décidé de se mettre en frais : quoique Tavare Junon Tait averti qu'elle n'aurait pas assez de serviettes pour tout le monde, il a invité à souper sur le mont Olympe toutes les divinités du ciel et de la terre. Grande agitation dans les célestes cuisines : l'on y perd la tête, au dernier moment,, en s'apercevant que pour une si grande assemblée la nourriture va manquer : tout serait perdu, si l'on n'avait l'idée de décrocher en hâte et de rôtir quelques bêtes qui figurent parmi les signes du zodiaque et parmi les constellations : le Cygne, le Dauphin, le Bélier, les Poissons, même l'Écrevisse.

Lorsque Éole, gonflant ses joues, a bien soufilé par la salle du festin pour en faire sortir la poussière, que Flore, .avec les Nymphes, ont semé le parquet de fleurs, lorsqu'on a disposé sur les tables le pain blanc fourni par Cérès et mis à rafraîchir près du buffet les bouteilles de vin apportées par Bacchus, les convives font leur entrée.

La femme de Pluton est l'une des premières. On s'aperçoit en la voyant qu'elle a un peu oublié dans les Enfers les usages du monde ; elle fait la révérence assez gauchement et elle laisse échapper des « naïvetés rustiques » qui font sourire : elle a été bien heureuse d'être priée à cette fête, car son ménage n'est pas gai ; on ne peut s'imaginer les caresses que lui a faites le chien Cerbère au moment où elle montait dans son chariot : il « est venu sauter sur moi, et m'a tant léché et baisé les joues avec toutes ses trois langues, que je ne le pouvais quitter... ». Le dieu Mars suit de près, roulant des yeux féroces, la moustache «retroussée en garde de poignard».

L'arrivée de Saturne et des dieux anciens provoque un incident fâcheux : Junon n'est pas du tout satisfaite d'avoir à traiter ces vieilles gens. « Comme elle vit Janus avec ses deux visages, elle se mit à crier à son mari : « Ne vous avais-je pas bien dit que vous vouliez vous ruiner?... Ce gourmand de Janus a deux grosses faces, et deux grandes bouches qui avaleront chacune autant de viande que quatre. » Jupiter en quelques mots la rassure : il est vrai que Janus a deux bouches, mais il n'a qu'un estomac ; son appétit ne sera donc pas si redoutable. On pourra même tirer parti de ce double visage : « Je me suis imaginé qu'il le faut faire asseoir du côté du buffet, afin qu'avec ses yeux de derrière il prenne garde au vin et au nectar... et qu'il empêche que ces ivrognes de Satyres, qui nous serviront, ne boivent tout. »

Tandis qu'on délibérait ainsi sur son sort, Janus sans aucune gêne affrontait les brocards des autres divinités : « Pour leur montrer qu'il n'y avait rien à reprendre en sa forme, il alla baiser Vénus avec sa bouche de derrière et, attirant à soi avec ses mains une des Grâces, là baisa de sa bouche de devant. » « Voilà le bon drôle! dit Phœbus,il est digne d'avoir deux femmes ; il a cet avantage sur nous qu'il en peut baiser deux en même temps. » — « Mais vous ne dites pas aussi, repartit le subtil Prométhée, qu'il peut eh même temps recevoir quatre soufflets.»

Cependant l'on entend « rouler force chariots et hennir force chevaux à la porte du palais » : c'est le grand flot des invités qui arrivent et Jupiter, dieu exact, veut qu'on passe à table aussitôt.

Saturne coupe son pain avec sa faux et y met tant de vigueur qu'il va frapper avec le manche les mâchoires du voisin ; Bacchus coupe le sien avec

sa serpe, Mars avec son cimeterre ; d'autres empruntent la faucille de Cérès.

Le repas se passe sans grand incident : il faut simplement déplacer, par précaution, Priape, qui, assis trop près de Vénus, souffle « comme un cheval qui sent son avoine » ; on le met auprès de Minerve, « qui, étant tout armée, ne se laisse pas embrasser facilement»; Proserpine, au dernier service, s'expose encore à quelques moqueries pour avoir serré dans sa pochette quelques morceaux de tarte et quelques biscuits : « Ceci ne fut pas trouvé bien séant, et Ton vit bien que la bonne dame s'imaginait être en quelque noce de village. »

Une harmonie vraiment divine a bientôt effacé ' ces fâcheuses impressions : les neuf Muses font sonner leurs instruments, les Tritons jouent du cornet et les Faunes de la flûte. On se lève de table, et des couples se forment pour la danse. « Chacun prend la sienne» : Jupiter Junon, Mars Vénus, le Soleil sa sœur ; le Destin essaie d'entraîner la Fortune qui trébuche sur le plancher, n'ayant l'habitude d'aller que sur une boule ou sur une roue.

A la fin seulement les choses se gâtent. Vénus, fort excitée, rit au nez de son père et lui rappelle sans discrétion qu'elle l'a forcé à des métamorphoses assez comiques, quelquefois mal appropriées : « Ce n'était pas pour Europe qu'il se devait changer en taureau, mais bien pour lo qu'il avait changée en vache. »

Elle se moque du large visage de la Lune qui est rond comme un tambour, de la coiffure extravagante de la vieille Cybèle qui porte sur la tête des villes et des châteaux. On lui répond, elle réplique : la querelle bientôt devient générale, de méchants propos s'engagent d'un groupe à l'autre, et la Discorde

envenime les blessures ; la fête se termine par un combat si furieux que, pour y mettre fin, Jupiter fait éclater sa foudre dans la mêlée. Du coup, le palais Olympien s'effondre, tous les faux dieux s'évanouissent, et il ne s'est pas trouvé de poète assez savant pour nous apprendre ce qu'ils ont pu devenir.

Ce n'est pas ici le lieu de rechercher ce que cette amusante parodie doit à Lucien ou au confus poçme de Francesco Bracciolini, le Scherno degli Dei^ dont les six derniers livres venaient justement de paraître en 1626. Ce qu'il importe de remarquer, c'est qu'en croyant servir la cause de la vérité, Sorel a offert un assez bon modèle à ce genre burlesque qui va sévir bientôt et qui lui sera si contraire. C'est là un mal qu'il ne pouvait prévoir. Toutes les armes lui ont paru bonnes pour combattre des illusions dont les hommes étaient encore enchantés : il s'est acharné contre les plus belles parce qu'il les jugeait les plus dangereuses, les plus propres à égarer les esprits dans une atmosphère de rêve.

Si l'on suivait jusqu'au bout cette polémique passionnée et si l'on en tirait les conclusions, si l'on faisait le compte de tout ce que Sorel a prétendu ruiner au nom du bon sens, on serait effrayé de voir le peu qu'il laisse.

La poésie, il semble qu'il soit prêt à la réduire, lui aussi, «aux Quatrains de Pybrac», puisqu'il la condamne à n'exprimer que « de bons préceptes» : que lui resterait-il, s'il lui enlevait encore la rime, dont il pense qu'elle n'est « qu'un exercice propre à des esprits oisifs^»? De toute la littérature romanesque il ne laisserait sans doute subsister que Je

1. Liv. III, t. I, p. 461, 462 ; Rerparques sur le VII« livre ; Conclusion du Berger extravagant, t. II, p. 1120.

LE BERGEa EXTRAVAGANT.

Francion, puisqu'il n'est pas un autre livre qui réponde à la conception qu'il se fait de la vérité dans l'art, ceux de Rabelais n'étant pleins que de contes « monstrueux» et de « niaiseries d'enfants ^ », Dori Quichotte y les Nouvelles exemplaires ^ Lazarille, Guzman, Obregon offrant trop d'incidents incroyab' es, de traits contraires au « ton jugement ^ ».

On ne peut guère prendre au sérieux ces décisions paradoxales, ces arrêts tranchants d'un jeune homme qu'entraînait l'ardeur de la lutte : il les a contredits lui-même dans la suite, à plus d'une reprise.

A côté de cette critique inconsidérée, dont lea exagérations risquaient de compromettre une bonne cause, il y en a une autre heureusement qui est solide, qui est saine et qui sur un point précis a pu avoir d'utiles effets.

Dans tous les passages où il touche à des questions de langue -et de style, Sorel est inspiré fort heureusement par son zèle pour la vérité. Avec une vivacité, ici très légitime, il s'élève contre les locutions nouvelles que les courtisans essaient de mettre à la mode et qui risquent de corrompre le franc parler des honnêtes gens ; il s'élève contre la galanterie mondaine qui fausse l'expression des sentiments les plus naturels, contre le galimatias de pointes et de contrepointes où les mots semblent faire « la culbute les uns par-dessus les autres» et dont Nervèze ou Du Souhait ont fourni les modèles ^. Il achève de ridiculiser Lysis en lui faisant parler phébus : « Les ongles de vos appas m'ont bien

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