‹ Le roman réaliste au XVIIe siècleChapitre 95 sur 188 · Par exemple, t. I, p. 12 et suiv · texte numérisé non relu

Par exemple, t. I, p. 12 et suiv

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C'est le jardin du Luxembourg, où Ton entre plus librement depuis l'éloignement de la grande princesse à qui ce lieu appartient ^, la file des équipages arrêtés devant sa porte, les degrés en demicercle de sa terrasse où beaucoup de dames ont l'habitude de s'asseoir, sa grande, allée si fréquentée dans le milieu de l'après-midi. C'est là que se retrouvent les gens du bel air, bien plus soucieux de regarder ;et de se faire voir que de jouir du soleil et de « la beauté naissante de l'année ». On laisse les petites allées aux infirmes, aux mélancoliques, à ceux qui veulent prendre l'air et gagner de l'appétit. Dans la grande, on est en représentation plutôt qu'en promenade : les cavaliers n'osent s'y montrer qu'avec un habit neuf du même jour et des souliers si nets qu'on ne peut les soupçonner d'être venus à pied ; les dames n'y paraissent que si elles sont très bien faites : car là on peut juger « leur taille, leur port et la grâce de leur marcher » ; les autres préfèrent la presse des grandes assemblées et le Cours, où l'on ne va qu'enfermé dans un carrosse K

C'est la Foire Saint-Germain, la grande distraction du carnaval, la Foire aux neuf rues où plusieurs centaines de boutiques offrent aux yeux « les merceries, les tableaux, l'orfèvrerie, les gentillesses de Flandre et d'Allemagne, et tout ce que les marchands ont pu apporter pour tenter la curiosité des hommes et les exciter au luxe et à la prodigalité». Ici l'on est attiré par les vases de porcelaine,

1. Ce passage laisse supposer que le commencement, au moins, du Pûlyandre a été écrit assez longtemps avant 1648 : la « grande princesse » dont il est ici question ne peut être que Marie de Médicis, pour qui avait été construit le Palais du Luxembourg et qui mourut, comme on sait, en exil. Après sa mort, arrivée en 1642, ce fut Gaston d'Orléans qui en devint possesseur.

les cabinets d'ébène, les grands miroirs, là par les riches parures, ailleurs par les dentelles, par les toiles fines que mesurent les toilières avec leur « aune, mesure de Paris, de bois blanc, brisée en deux », ailleurs par Todeur appétissante des gaufres et des pâtisseries. L'on entend dans les blanques le bruit des dés et des cornets : dans les unes on ne gagne que des confitures, des dragées, de menus cadeaux pour les dames qui regardent ; dans les autres le jeu est plus sérieux, plus passionné : des commis y risquent «l'argent du roi et celui du peuple ».

Vers le soir, à l'heure où s'allument les quinquets, la presse est si grande que les personnes de condition hésitent à sortir des boutiques. Aux appels retentissants des vendeurs, a\ix sons des tambourins et des musiques se mêlent les plaintes de femmes à qui on a dérobé leur pochette, les cris des hommes à qui on a arraché leur manteau. Car c'est pour les filous et les coupeurs de bourses le moment le plus propice. Ils causent parfois de tels désordres que les badauds s'enfuient vers les portes et que les marchands retirent en hâte les objets de leurs étalages : on voit alors apparaître quelques misérables archers de la Ville, « aux casaques délabrées et aux hallebardes enrouillées v, gens pacifiques et avisés qui font- mine seulement de vouloir arrêter le tumulte, honorables pères de famille qui « craignent, en allant aux occasions, de faire une veuve et des orphelins ^)).

Ces détails sont un peu perdus dans une énumération trop prolongée. Sorel se persuade avec sa conscience ordinaire que « dans une vraie description

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il ne faut rien oublier»: il sait rarement choisir et mettre en valeur ce qui serait susceptible de faire image. Sa lourde prose n'est guère propre non plus à rendre le mouvement d'une fête populaire ; on la supporte mal quand on a relu les vers légers et brillants que Scarron écrivait alors sur le même sujet :

Que ces badauds sont étonnés De voir marcher sur des échasses !

Que d'yeux, de bouches et de nez I Que de différentes grimaces t...

Que de gens de toutes façons.

Hommes, femmes, filles, garçons I...

Foire, l'élément des coquets.

Des filous et des tire-laine,...

Sous le prétexte des bijoux,

Que l'on fait de marchés chez vous ^ 1...

Il ne faut pas demander à Sorel Tentrain et la gaieté; il faut lui rendre du moins la justice qull a recueilli tous les éléments utiles : il offre la matière sur laquelle une imagination un peu vive peut s'exercer.

Un autre essai de tableau, moins varié, mais plus suggestif, est celui d'un bal donné chez un homme de finance. La décoration de la salle, les tapisseries, le lustre de cristal, dont l'éclat redouble la clarté des flambeaux, une « bande » de douze violons montés sur un petit théâtre, tout donne une assez haute idée de la magnificence du partisan. Dans les intervalles des danses, les cavaliers, selon l'usage, étendent leurs manteaux sur le sol et se couchent aux pieds des dames.

Au milieu de la fête, l'on entend un grand bruit

1, La Foire Sainl-Germain, dans le Recueil de quelques vers burlesques (1643), p. 87 et suiv.

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vers le3 portes, et la salle est envahie par une troupe de gens d'épée qui n'étaient pas conviés, mais qui s'amusent à venir troubler « une assemblée de gens de ville». A la première courante, ils trouvent spirituel de suivre les couples et de les contrefaire, imitant ridiculement leurs révérences, leurs postures et leurs pas. Les danseurs rougissent d'être exposés à des telles moqueries, mais ils osent à peine protester, tant l'on craint la brutalité de ces « déterniinés ».

Pour les amadouer, une jeune fille se risque à inviter un des turbulents personnages ; mais l'autre se recule de l'air le plus insolent : « Je pense, lui dit-il, ma bonne demoiselle, que vous ne savez pas que je suis Galidon : je n'ai jamais dansé qu'au bal du Louvre. Me prenez-vous pour quelque secrétaire ou auditeur ? »

Sur le dernier rang des chaises, les parents, honnêtes bourgeois, murmurent, mais discrètement, contre l'arrogance de la noblesse : « Hé quoi ! dit un vieillard, n'est-il plus permis aux gens de notre condition de se réjouir? Voilà une chose étrange que l'on ne puisse être le maître chez soi dans Paris : c'est la résidence de la Cour qui en est cause..,. Le courtisan veut avoir le dessus. Heureuses les vieilles villes provinciales où le père de famille va au bal en robe de chambre et en pantoufles et y prend plaisir à voir danser ses enfants, sans craindre qu'un indiscret leur fasse ou leur dise quelque chose mal à propos 1 ! »

N'est-ce pas là un jour curieux sur les allures des jeunes seigneurs, sur leur brutal mépris de la bourgeoisie et aussi sur la vie de province où se

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