Vita, Gargilii Mamurrae
208 LE ROMAN RÉALISTE AU XVIl^ SIÈCLE.
Charles Sorel a tiré presque toute l'histoire de son Gastrimargue ; c'est de là que viennent les Idées les plus plaisantes : Gastrimargue logé sur le plus haut point de la montagne Sainte-Geneviève pour mieux surveiller les fumées qui montent des cuisines et se diriger ensuite à coup sûr vers la maison où l'attend le meilleur repas ; Gastrimargue déclamant un pompeux éloge de Fart culinaire, au milieu de^ fourneaux, devant une assistance de marmitons.
Cette matière épuisée, il puise ailleurs, à l'aventure. Toute bouffonnerie sera bonne. Tantôt il emprunte aux innombrables parasites de la comédie .ancienne et moderne ; tantôt, remontant jusqu'à la naissance de son personnage, essayant d'imiter la fantaisie de Rabelais, il remarque sur lui et autour de lui des signes précurseurs de son formidable appétit 1 ; tantôt, parodiant Ovide, il montre par quels changements graduels et miraculeux il a pris la forme d'une marmite 2. Il ajoute à cela quelques farces déjà classiques, comme les envois répétés de fournisseurs, des facéties de carnaval. Ce qu'il invente peut-être, c'est une longue histoire de mariages manques qui sont pour son barbon avaricieux une occasion de fâcheux déboires.
Tout cela constitue la figure la plus composite du monde et la plus irréelle. Si forcés qu'ils fussent, ces traits pouvaient être liés : il était assez naturel qu'un parasite fût aussi un avare; rien n'empêchait qu'if ne fût pédant par surcroît, et c'était une assez bonne idée de l'imaginer amoureux : nous connaîtrions moins bien Harpagon s'il ne passait pas par cette épreuve. Mais Sorel ne songe guère ici à
rendre la complexité de la nature humaine. L'avarice, la gourmandise, le pédantisme et la galanterie ne s'associent aucunement chez Gastrimargue : ce ne sont que des états successifs qui lui sont prêtés pour qu'il soit exposé par là à de nouvelles mésaventures.
La physionomie d'Orilan est plus simple, mais non plus vraie. Dans ce portrait de « l'amoureux universel », on peut chercher aussi des allusions contemporaines. Lui-même parle quelque part d'une chanson qu'on a faite à Paris sur ses prétendues bonnes fortunes, « avec le nom de toutes les dames de la Cour». Il est possible que Sorel ait pensé, comme on l'a dit, au poète L'Estoile, dont les prétentions avaient paru divertissantes. Il est certain qu'il a pensé aussi à l'Hespérie des Visionnaires. Il n'a guère fait que transposer le rôle. L'extravagante de la comédie de Desmarests se persuade que tous ' les hommes l'aiment : Orilan est convaincu que pour lui toutes les femmes se consument. Dans chaque rue, ses maîtresses lui donnent des sérénades ; l'infante de la Chine et celle de Trébizonde aspirent à son alliance et lui envoient leurs portraits ; il a fait « les cimetières bossus pour le grand nombre des filles qui sont mortes pour lui». Les tours qu'on lui joue achèvent de faire de lui, selon l'expression de Sorel, « un grotesque de peinture» : il est pris pour un apothicaire, et vous devinez les services qu'on attend de lui ; au milieu d'un bal, avec un hameçon on lui accroche sa perru(]jue, comme fera au prince de Mantoue le Fantasio de Musset.
C'est également d'Hespérie que se rapproche le personnage de Clorinie, la mondaine. La scène où elle paraît s'annonce assez bien : on la surprend