FLAUBERT. 16'J
tière, on aura fait un pas immense... Eh bien, je crois cela faisable ; c'est peut-être, comme pour les mathématiques, rien qu'une méthode à trouver. » Cette méthode sera essentiellement la logique, et un i roman où les événements se succèdent sans logique,/! n'est point bon.
A partir du tremblement de terre, dit Flaubert, critiquant une œuvi'e oubliée, il me semble que le roman ne se tient plus sur les pieds. Je veux dire que les événements ne dérivent plus du caractère des personnages, ou que ces mêmes personnages ne les produisent pas. Car c'est l'un ou l'autre (et même l'un et l'autre) dans la réalité. Les faits agissent sur nous, et nous les causons. Ainsi à quoi sert la Révolution de Sicile? Déborah n'avait pas besoin de cela pour s'en aller et Pipinna pour mourir. Pourquoi ne pas leur avoir trouvé une fin en rapport naturel avec tous leurs antécédents? Cela est de la fantaisie et donne à une œuvre sérieusement commencée des apparences v légères. Le roman, selon moi, doit être scientifique, c'est-àdire rester dans les généralités probables (1866).
Déterminisme dans la conception, logique dans l'exposition, ce sont là des nécessités essentielles. Flaubert condamna lui-même sa première Éducation seniimenialej parce qu'il y avait manqué :
11 faudrait.... récrire ou du moins recaler l'ensemble, refaire deux ou trois chapitres, et, ce qui me paraît le plus difTicile de tout, écrire un chapitre qui manque, où l'on montrerait comment fatalement le même tronc a dû se bifurquer, c'est-àdire pourquoi telle action a amené ce résultat dans ce personnage plutôt que telle autre. Les causes sont montrées, les résultats aussi, mais l'enchaînement de la cause à l'effet ne l'est point. Voilà le vice du livre (1852).
Oui songerait à faire pareil reproche à Madame Bovary ? La destinée d'Emma Rouault est décidée par ses antécédents, par son état de santé, par la lente poussée des événements ; le dénouement ne pouvait guère être autre qu'il n'est, d'autant que
Flaubert ne l'imaginait pas et qu'il s'est surtout appliqué à le rendre plus normal. On pourra suivre, si l'on veut, dans les scénarios de Madame Bovary, les modifications successives du plan, l'élimination des circonstances qui n'expliquent rien, qui ne rejoignent pas les « résultats » aux « causes ».
Cette besogne scientifique dispense le romancier des autres, — de celles que le jugement du tribunal déclarait être son « devoir » : « orner et récréer l'esprit en élevant l'intelligence, et en épurant les mœurs», idéaliser les sentiments, prêcherla morale, etc. Le romancier se borne à instruire, en montrant ce qui est, au moyen d'observations bien faites, rigoureusement reproduites, méthodiquement interprétées, et présentées logiquement. Tant pis pour la morale « publique et religieuse », tant pis pour toute espèce de conséquence sentimentale ou philosophique qu'on en voudrait tirer !
Seulement il y a ici un leurre. Flaubert, certes, ne formule pas de conclusions de ce genre ; il les jugerait inutiles et sottes ; mais son œuvre enferme des conclusions latentes, que l'on ne peut pas ne pas lire, si l'on a quelque familiarité avec elle. Tout le travail de sa pensée l'a amené, dès sa jeunesse, à prendre une certaine attitude à l'égard de la vie ; il a peur de vivre, la vie le dégoûte, et en même temps elle le passionne ; il veut la sentir intensément, et l'étudier avec froideur, sans parti pris. Les grands élans de l'enthousiasme rendent plus amères les constatations de l'esprit critique. Il est devenu banal de parler du pessimisme de Flaubert et de chercher à définir sa nuance ; le mieux est sans doute de s'en remettre à lui-même ; il écrivait, en 1852, au moment où il composait Madame Bovary.