FLAUBERT
frappent et les reliquats de ces maladies. Gela donne une belle armature à la construction littéraire d'un personnage.
Au fond, il procède chaque fois comme s'il s'agissait d'une étude physiologique ; il a recueilli, ou bien il recueille de nombreux renseignements sur une matière donnée ; il ne retient que les plus caractéristiques et les plus généraux ; il en fait la synthèse ; c'est, si je puis dire, un cas type. Homais est un exemple remarquable de cette méthode : Flaubert a fondu en lui les traits qu'il connaissait d'un jyeu partout sur la demi-instruction du bourgeois de province, sur sa solennité satisfaite. Il se rend d'ailleurs fort bien compte de la méthode qu'il emploie, puisque, par analogie avec les sciences naturelles, il l'appelle induction ; il prétend, lui aussi, remonter des cas particuliers à des cas généraux, et c'est là-dessus qu'il fonde la possibilité de faire du vrai :
Tout ce qu'on invente est vrai,... la poésie est une chose aussi précise que la géométrie ; l'induction vaut la déduction, et puis, arrivé à un certain point, on ne se trompe plus quant à tout ce qui est de l'âme ; ma pauvre Bovary sans doute souffre et pleure dans vingt villages de France à cette heure même.
Et il généralise :
Plus l'art ira, plus il sera scientifique.... La littérature prendra de plus en plus les allures de la science, elle sera surtout exposante, ce qui ne veut pas dire didactique ; il faut faire des tableaux, montrer la nature telle qu'elle est, mais des tableaux complets, peindre le dessous et le dessus.
Comme le savant, Flaubert s'applique, au cours de cette activité de documentation et de synthèse, à ne jam,aisjiitervenir de sa personne. « Je crois, dira-t-il,
que le grand art est scientifique et impersonnel. Il faut i par un effort d'esprit se transporter dans les person-
i nages, et non les attire;.' à soi ». « L'impartialité de la peinture » doit atteindre à « la précision de la science )>. C'est devenu chez lui un dogme qu'il n'a cessé d'affirmer, et qu'il défendait avec intransigeance, quelques années avant sa mort, contre sa vieille amie George Sand. Ses lettres renferment fréquemment des plaintes, qui disent combien cette attitude de l'esprit était voulue, imposée. Évidemment la marque de Flaubert, sa conception de la vie et de l'art est empreinte à toutes les pages de ses romans ; mais jamais on ne voit, comme chez tant d'autres romanciers, même naturalistes, un héros changer soudain d'attitude parce que l'auteur se met à agir et à parler pour son propre compte ; jamais l'auteur ne s'installe en scène pour donner son opinion. »
Tl va de soi que cette méthode est commandée par des tendances générales, par des principes d'allure scientifique ; et, tout naturellement aussi, elle tend à des conclusions générales. Comme Balzac, comme Stendhal surtout, Flaubert ne met pas en doute la prédominance du physique sur le moral, la toutepuissance des causes extérieures, le rôle des hasards, l'action du vent qui se lève, l'excitation d'une matinée de printemps, l'impulsion d'une rencontre ; fèt de même la pression sur l'individu du milieu ^^social auquel il appartient. Tout cela, qui est matériel, peut être observé scientifiquement, et, dans une certaine mesure, évalué ; cela peut donc permettre de formuler des lois ; le roman et la i critique peuvent prétendre à devenir une science f de l'âme. « Quand on aura, pendant quelque temps, . 1 traité l'âme humaine avec l'impartialité que l'on met dans les sciences physiques à étudier la ma-