‹ Le roman réaliste sous le second empireChapitre 11 sur 28 · FLAUBERT · texte numérisé non relu

FLAUBERT

Si la BoiHirij vaut quelque chose, ce livre ne manquera pas de cœun L'ironie pourtant me semble dominer la vic.-T)'oii vient que quand je pleurais, j'ai été souvent me regarder dans la ^lace pour me voir? Cette disposition à ])laner sur soi-même est peut-être la source de toute vertu. Elle vous enlève à la personnalité loin de vous y retenir. Le comique arrivé à l'extrême, le comique qui ne vous fait pas rire, le cynisjiie dans la blague est pour moi tout ce qui me fait le plus envie comme écrivain. Les deux éléments sont là 1 Le Malade imaginaire descend plus loin dans les mondes intérieurs que tous les Agamemnons.... C'est une chose drôle du reste comme je sens bien le comique en tant qu'homme, et comme ma plume s'y refuse ! J'y converge de plus en plus à mesure que je deviens moins gai, car c'est là la dernière des tristesses.

Cette « dernière des tristesses », c'est au fond la \

révolte impuissante de l'esprit devant son œuvre ; n/

cette ironie cynique, c'est la souffrance de savoir que nous n'agissons point, mais que nous sommes agis, que nous ne sommes point responsables, et cependant \que nous souffrons, que toute notre activité, imposée et douloureuse, est absolument stérile, donc ridicule. On peut trouver un peu de répit à affirmer avec violence ces conclusions ; Flaubert y met de la passion ; il développe avec une particulière joie les scènes qui ^ montrent l'homme livré à ses instincts d'animal, et non plus intellectuel et sentimental ; ou bien celles qui amènent à réfléchir sur la fragilité du mécanisme social; religion, justice, mariage, gouvernement, tout cela offre une façade solennelle ; mais ces belles constructions ne sont point du tout adaptées aux conditions réelles de l'existence. Cette analyse et ces conclusions se manifestent partout : l'abbé Bournisien n'est pas qu'un portrait de curé, ni Homais seulement un type de pharmacien ; les comices agricoles de Yonville ne sont pas qu'un épisode descriptif du roman. C'est de la caricature sociale, et ces personnages ou cette scènê~vàlent surtout parce

qu'ils expriment les rancœurs de Flaubert, ses aspirations d'anarchiste intellectuel. Il écrivait aux Goncourtjà propos de leur Sœur Philomène : « ... Gomme la religieuse est une idée reçue, je regrette (ceci est une question nerveuse et personnelle) de ne pas voir dans votre livre une petite protestation à l'encontre ; c'eût été désagréable au lecteur. » Il a cherché souvent à être « désagréable » de la sorte. Il ne fut pas d'ailleurs le seul à penser ainsi, et à se trahir dans son œuvre : sur ce point les poètes de l'art pour l'art se rencontrèrent avec les romanciers réalistes, et bientôt avec les naturalistes.

Cette doctrine, ou, si l'on veut, cet état d'esprit est très nettement accusé dans Madame Bovary ; il s'afTirma plus encore au moment de VÉducalion sentimentale. On pourrait accumuler soit des passages empruntés aux deux romans, soit des citations extraites de la Correspondance, qui confirmeraient cet conception du roman réaliste et scientifique, impersonnel, et cependant plein de confidences intellectuelles. La pensée de Flaubert est forte, précise ; elle a intimement pénétré son œuvre.

Aussi ne peut-on s'empêcher de s'étonner d'abord devant quelques affirmations tranchantes qui semblent devoir ruiner ce point de vue. Au moment même où paraissait Madame Bovary, l'auteur assurait : « On me croit épris du réel, .tandis que je l'exècre ; car c'est en haine du réalisme que j'ai entrepris ce roman » ; il jurera plus tard à Zola qu'il l'a écrit « pour embêter les réalistes ». « J'exècre tout ce qu'on est convenu d'appeler le réatisme, bien qu'on m'en fasse un des pontifes ; arrangez tout cela ».

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« Gomment peut-on donner dans des mots vides de sens comme celui-là : « le Naturalisme »? Pourquoi a-t-on délaissé ce bon GhanipHeury avec le « Réalisme », qui est une ineptie du même calibre, ou plutôt la même ineptie? », etc. Ce ne sont pas là de simples boutades. Flaubert a tenu à marquer sa place en dehors de l'école naturaliste, au moment même où elle se réclamait de lui sans réserves. S'il est exact de décrire le naturalisme de Flaubert, il serait faux de n'en pas marquer en même temps les limites. Les aspirations réalistes de son âge mûr n'ont point du tout incommodé la doctrine supérieure d'art qu'il avait héritée de sa jeunesse.

Tout le temps qu'il composa Madame Bovary, il ne cessa de se plaindre ; il se comparait à un clown qui réahse un tour de force ; c'est une « gymnastique furieuse » et la plupart du temps sans joie ; la matière est « fétide », « crapuleuse »... ! Il répète incessamment que sa vraie nature est de « gueuler » sur des thèmes lyriques ; avec quelle joie il écrivait la Tenlalion de Sainl Anloinel Combien il lui tarde de se donner à nouveau de beaux rêves d'histoire truculents et farouches, et de se passionner à les décrire ! Mais il apparaît nettement, au cours de ses plaintes, que la plus vive n'est pas sur la quaHté même du sujet, sur la vulgarité des aventures. Flaubert se plaît à ce minutieux récolement de témoignages, à ces études d'analyse. Le vrai grief, c'est qu'il se sent très gêné dans ce domaine nouveau ; il ne peut plus se livrer à ces orgies de style qu'il a jusque-là tant aimées ; ce sujet moderne et plat requiert un style spécial ; lequel? Cette interrogation inquiète revient à tout bout de champ. « Ce que sera le livre, je n'en sais rien ; mais je réponds qu'il sera écrit » ; il cherche, il gémit, et, par moments.

n'y pouvant plus, il se laisse aller à « écrire », au sens que ce mot a pour lui : « .... Je viens de sortir d'une comparaison soutenue qui a d'étendue près de deux pages,... Peut-être est-ce trop pompeux pour la couleur générale du livre...'' mais physiquement parlant, pour ma santé, j'avais besoin de me tremper dans de bonnes phrases .poétiques. »i Tout son tourment est là ; il veut « fondre dans

/ une analyse narrative le lyrisme et le vulgaire » ;

' et de songer que « tant de beauté » lui est confiée, cela lui donne « des coliques d'épouvante » ; quand il se relit, son inquiétude ne diminue point ; « plusieurs passages auront besoin d'être écrits et d'autres désécrits » ; il n'a point de règle.

Mais il n'en démord pas ; après avoir longtemps désespéré, il réalise enfin le tour de force. « J'aurai fait du réel écrit, ce qui est rare » ; et, en joignant ces deux mots « réel écrit », c'est au second évidemment qu'il donne la primauté. Ce n'est pas seulement par des images, des comparaisons, des prolongements harmonieux de phrases que Flaubert a restitué à son sujet la dignité d'art, sans quoi il l'eût abandonné;

\\ le style et la pensée sont tout un chez lui. Telle description, tel récit lui paraissent tout d'un coup pleins d'une poésie que ses médiocres héros ne peuvent soupçonner ; il dit cette poésie ; il rêve et il dit son rêve ; la lettre du père Rouault envoyant sqk -"dinde annuel est pleine de détails rustiques et de fautes d'orthographe ; elle fait surgir dans l'âme d'Emma des souvenirs de jeunesse trop splendides pour elle. Lorsque, plus tard, elle vit par l'imagination, à côté de son mari, sa fuite amoureuse prochaine, elle la pare de tout le prestige des visions exotiques qui transportaient l'adolescence de Flaubert. Au moment où Rodolphe va l'enlever, — du moins elle le

croit, — la pauvre femme aspire les sensations qui montent de la nuit ; et certes cette émotion n'est point un liors-d'œuvre, ni même tout à fait factice, mais elle traduit surtout une vision de nuit d'automne qui n'appartient qu'à Flaubert! Les phrases du rituel de l'extrême-onction, prononcées sur le corps de Mme Bovary, deviennent riches d'harmonie : elles évoquent non plus la terreur de l'enfer et du repentir, mais toutes les « somptuosités terrestres » que la mort vient d'anéantir dans ce corps de femme.... On multiplierait les exemples.

C'est pour de tels passages surtout que Flaubert a écrit Madame Bovary, et que, longtemps après, il se plaisait encore à l'avoir écrite. Grâce à cet elïort de style, il a pu se donner souvent « la bosse de haschich », l'hallucination obstinément cherchée. Plusieurs fois, dans ses lettres, il s'incorpore à l'héroïne dont il conte la vie : ... J'irai au bal et passerai ensuite un hiver pluvieux que je clorai par une grossesse.... Je fais de l'amour platonique, je m'exalte catholiquement au son des cloches et j'ai envie d'aller à confesse » ; ce oe sont pas de pures gentillesses de •style ! Il obtenait parfois cette sensation violente de réahté, à laquelle tendait tout son travail intellectuel ; il passait des journées « dans l'illusion, et complètement d'un bout jusqu'à l'autre » ; décrivant une attaque de nerfs d'Emma, il manquait d'en avoir une ; l'accompagnant dans une promenade à cheval , il se sentait à la fois « les chevaux, les feuilles, le vent, les paroles qu'on se disait, et le soleil rouge...»; \\ il avait dans la bouche le goût de l'arsenic dont Ij Mme Bovary mourait ! — Quand il « ruminait », ij « après avoir senti ses jouissances-là », il bénissait son |l métier d'écrivain.

Qejte préoccupation dominante du beau style

poétique en prose n'a été celle d'aucun des naturalistes, pas même de Maupassant ; quelquesuns l'ont affirmé, il est vrai, mais par déférence pour le maître, et sans conviction : du « réel écrit » ils n'ont retenu que« le réel ». Hennequin seul a été près de la pensée de Flaubert, quand, dans une étude sur lui, il a défini le réalisme « la tendance à voir dans les objets dénués de beauté matière à œuvre d'art » ; ce n'est certes point là une définition du réalisme, et c'est pourquoi cela définit si bien Madame Bovary.

Flaubert, d'ailleurs, ne s'est jamais dit réaliste ; il n'a jamais admis le naturalisme ; c'était chez lui pure logique aussi bien du sentiment que de l'esprit. Certes on trouve dans sa correspondance de belles louanges adressées aux Concourt, à Daudet et à Zola; il était reconnaissant aux jeunes qui le vénéraient et le choyaient; il avait l'amitié enthousiaste; bien qu'il n'aimât point V Assommoir, il regrettait de n'être pas à la première de la pièce qu'on tira du roman, pour u assommer ceux qui siffleront » ; il exalte Nana. Sa belle intelligence, son respect de la profession d'écrivain le poussent à bien accueillir le talent, sous quelque aspect qu'il se montre ; il adore ce qui est «râblé et bien portant». Aussi défend-il publiquement les romans de Zola, au même titre que ceux de Ceorge Sand. Mais cette sympathie pour les œuvres et les auteurs ne le rendit jamais tendre à la doctrine ; dans ses conversations avec les intimes, ou dans des lettres, il revenait sur ses éloges ; c'est surtout en compagnie de Maupassant qu'il tenait à soulager sa sincérité ; il ne voulait point que son disciple se laissât prendre à la campagne de Zola.

Son opinion, il l'a d'abord exprimée, très vigoureusement, par l'abstention; il n'a point récrit Madame

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Bovary ; V Éducation sentimenlale, la seconde, est surtout la revue des expériences intellectuelles de Flaubert; quant à Un Cœur simple, il avait bien raison de rester ahuri, quand on rapprochait cette nouvelle de Germinie Lacerieux. Quoiqu'il ne fût pas bégueule, il était un peu effaré devant la crapulerie des personnages de V Assommoir et de la Fille Élisa. « Je vais avoir l'air d'écrire pour des pensionnats de jeunes filles. On va me reprocher d'être décent. » Même quand il admire, — par exemple Jack ou Son Excellence Bougon, — il se plaint que « le but de l'art, à savoir la beauté », soit tout à fait ignoré ; il constate avec tristesse que Zola ne goûte point comme lui la belle prose de Chateaubriand ou celle de Th. Gautier. Aussi se fâche-t-il tout à fait quand on lui parle de «son école », et qu'on le rend responsable des éloges tendancieux qu'on fait de son œuvre, responsable aussi de la doctrine qu'on croit découvrir dans ses romans.

Ceux que je vois souvent (ses amis naturalistes).... recherchent tout ce que je méprise et s'inquiètent médiocrement de ce qui me tourmente. Je regarde comme très secondaire le détail technique, le renseignement local, enfin le côté historique et exact des choses. Je recherche 'par-dessus tout la beauté dont mes compagnons sont médiocrement en quête. Je les vois insensibles, quand je suis ravagé d'admiration ou d'horreur.... Je tâche de bien penser pourjbien écrire. Mais c'est bien écrire qui est mon but, je ne le caclie pas.

Quant à la doctrine naturaliste, il la juge « énorme », « puérile ». Il dénonce « l'aplomb » de Zola, son « inconcevable ignorance » ; il déclare ne pas comprendre.

qui est le principal article du programme de Zola. lui semble évidemment une absurdité : il aime les procédés d'investigation scientifique, et ces habitudes

de minutie et de précision que l'on gagne au contact des sciences ; mais il se refuse à aller plus loin ; l'expression même : « roman expérimental » doit lui paraître inconcevable. Brunetière et, avec lui, les adversaires les plus enragés de Zola, ne pensèrent pas autrement.

Flaubert alla plus loin ; il finit par prendre en grippe cette Madame Bovary dont le jeune naturalisme faisait sa Bible, du consentement universel. « La Bovary m'embête, on me scie avec ce livre -là ;... je vous assure que, si je n'étais pas besoigneux, je m'arrangerais pour qu'on n'en fît plus de tirage » ; il déclara, au grand scandale de Zola, qu'il regrettait son œuvre ; il rêvait d'un coup de bourse gigantesque qui lui eût permis de retirer tous les exemplaires en vente et de les âétruire ! Zola, consterné, soupçonnait un moment que Flaubert n'avait «pas eu conscience de son œuvre », qu'il n'avait ni prévu, ni désiré le naturalisme.

La vraie conclusion de Flaubert sur le naturalisme, c'est le romancier «naturaliste» qu'il a formé, son fils intellectuel, Maupassant ; or, dès 1879, avant Boule de suif, Maupassant faisait bande à part. Pendant dix ans, Flaubert lui avait appris à bien écrire et à observer minutieusement ; il lui avait communiqué ses jugements désabusés, sa très âpre philosophie ; mais le souci du style ne tourna pas chez le disciple à l'obsession, non plus que le besoin de documentation. Et puis Flaubert était moins difficile pour son disciple que pour lui : Boule de suif le * ravit entièrement ; il s'y retrouvait".

Or, il est bien possible que Maupassant soit, — au

/ sens fondamental des mots, — le plus naturaliste,

le plus réaliste de nos romanciers. A ce compta

Flaubert, en dépit de ses paradoxes et de ses anti-»

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pathîes, aurait lui-même reconnu celte paternité qu'il détestait devant un Zola ou un Huysmans. Mais son œuvre est plus grande, plus féconde que n'a été son influence sur plusieurs générations de romanciers. Flaubert s'est mis entier dans tous ses livres; il y a enfermé tout ce qui l'attachait à l'existence : sa réflexion éveillée si jeune et devenue vite une admirable intelligence ; son observation pittoresque et artiste de l'univers ; son amour curieux et évocateur de la vie d'autrefois ; son sens très avisé de la vie moderne ; ses^ méditations sur la science, ses promesses et ses limites. Rémy de Gourmont a dit cela excellemment en l'appelant « notre Homère » ; de même que r Iliade et l'Odyssée enfermaient aux yeux des Grecs toutes leurs traditions, toute leur religion, leur politique, leur morale et leur art, de même l'œuvre de Flaubert rassemble, réalisées en une belle vision artistique, toutes les manières essentielles de penser et de sentir du xix^ siècle, toutes ses ardeurs, ses affirmations et ses inquiétudes. Gela explique qu'elle soit, entre autres choses, la plus précieuse expression de son réalisme, et sa forme la plus robuste.

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